Ce film lumineux venu du bout du monde, le Tibet, est la troisième œuvre que Pema Tseden réalise en adaptant son propre roman : après Tharlo en 2015, Jinpa, un conte tibétain en 2018, que nous avons également en DVD à la bibliothèque. Comme les deux précédents, Balloon (2019) séduira les cinéphiles en quête de voyage et de découvertes.

Au cœur de la steppe tibétaine, un couple de bergers élève ses fils. Ayant déjà trois garçons, Drolkar et son mari Dargye ne peuvent avoir de quatrième enfant sous peine d’amende. Cependant la contraception est un concept récent dans leur village reculé et soulève de nombreux problèmes. A l’insu de sa communauté, la mère s’initie à cette pratique, utilisant les préservatifs distribués au compte-gouttes à l’hôpital. Nonobstant, ses jeunes enfants s’amusent en toute innocence avec des ballons, dont on découvre rapidement qu’il s’agit de préservatifs que leur mère cachait sous son oreiller. Et comme ils en viennent à subtiliser le dernier préservatif qui restait, la catastrophe arrive : Drolkar tombe enceinte… la naissance de ce nouvel enfant devient le cœur de l’intrigue.

De fait, Balloon expose le poids des institutions qui pèsent sur la société tibétaine : d’abord la religion, qui non seulement rejette l’avortement, mais professe la réincarnation : l’âme d’un mort se retrouve dans un être vivant dès sa conception. Or, la mort du grand-père concomitante vient à propos pour une réincarnation dans la famille, comme prédit le lama consulté. C’est la joie, en particulier pour les garçons qui adoraient leur grand-père, l’un étant lui-même la réincarnation de sa grand-mère. Cette persistance des croyances bouddhistes conditionne les esprits et toute la vie familiale.

Ensuite, la politique de l’enfant unique imposée par Pékin, qui tolère trois enfants au Tibet, parce qu’il s’agit d’une minorité ethnique, mais pas un de plus. Drolkar est écartelée entre deux injonctions contradictoires, sans parler des désidératas de son mari. Doit-elle accepter la grossesse dans un objectif de piété filiale ? Doit-elle avorter pour la survie financière de sa famille ? Et tout simplement car c’est son choix de femme ? La tradition est-elle compatible avec la modernité ?

Tseden montre la complexité de ce dilemme, compte tenu des croyances bien ancrées dans cette communauté.  Dans une narration claire et fluide, on assiste à ce moment de bascule qui déséquilibre une vie. La protagoniste devra faire force de volonté pour décider de son destin. Car ce dont il est question est l’émancipation de la femme, et la difficulté à gagner son indépendance. Ainsi, ce film témoigne de l’évolution des mœurs et révèle que le féminisme est en passe de gagner les régions les plus reculées du monde.

Tous ces éléments font la force du film. Mais ce qui en fait sa beauté, c’est que Pema Tseden adopte un point de vue poétique : s’il filme la vie pastorale tibétaine d’une manière frontale quasi documentaire, il rend sensible la grâce des êtres, des gestes, des lieux. Il scande son film de séquences oniriques et surprend à chaque instant par la beauté visuelle, qu’il filme de larges plans ou des plans rapprochés, soignant l’esthétique de chaque plan. Il crée un vrai souffle épique, dévoilant des paysages d'une beauté âpre, offrant un contraste saisissant entre le cadre géographique à perte de vue et ses personnages en proie à des questionnements intimes. Il joue habilement avec les lumières et les couleurs. En atteste l’inoubliable image des enfants avec le ballon rouge, qui résume à elle seule l’enjeu crucial du film – ballon emblématique aussi du ventre de la femme enceinte, connotant la liberté des femmes à disposer de leur corps - mais aussi sa teneur burlesque. Et de fait, Balloon, lors de ses incursions comiques, est vraiment drôle, souvent par l’entremise des deux irrésistibles garçons, leur candeur et leur curiosité. Le film y gagne en légèreté, et en émotion :  ses personnages attachants sont particulièrement touchants.

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