Sarah Suco nous captive avec un premier film poignant sorti sur nos écrans fin 2019, les Eblouis.  

Camille est l’ainée d’une fratrie de quatre enfants. Elle a douze ans et se passionne pour les arts du cirque. Son quotidien va être bouleversé lorsque sa mère dépressive et son père, naïf et déboussolé, intègrent une communauté chrétienne basée sur le partage et la solidarité et s’y investissent de plus en plus …

Au sein de cette communauté, l’idée est de renouer avec ses valeurs chrétiennes et de consacrer sa vie à un groupe, plutôt que de se conformer à l’individualisme de la société. Jusqu’ici tout va bien… Mais peu à peu, les interdits surviennent. Camille doit se plier aux règles de la communauté édictées par un curé charismatique : elle est contrainte d’arrêter les cours de cirque qu’elle affectionne tant. La jeune fille doit accepter un mode de vie qui remet en question ses envies et ses propres valeurs.

Pour son premier film en tant que réalisatrice, l’actrice Sarah Suco s’inspire de sa propre expérience, ayant grandi dans une congrégation similaire. Le point de vue adopté est celui de Camille : d’une enfant donc, naïve, critique, mais sans manichéisme. Pour la réalisatrice, tout n’est pas mauvais dans ces communautés, mais c’est souvent sous couvert de bonnes volontés que les limites se franchissent…

Le film raconte ce glissement complexe et fascinant vers la dérive sectaire. L’embrigadement est progressif et presque naturel, implacable : la force du soutien collectif attire inexorablement les êtres en mal-être. Dès la scène d’ouverture, on perçoit la fragilité de la mère et la passivité du père face à son épouse, faiblesses qui feront sombrer toute la famille dans les méandres de la secte.

D’abord, les nouveaux adeptes sont coupés insidieusement de leur environnement et du reste du monde, représenté par les camarades et les grands-parents de Camille. Puis l’aspect religieux met en valeur l’opposition entre les principes a priori inoffensifs et les rituels parfois extrêmes, comme les séances d’exorcisme pour purifier les fidèles ou la cellule d’isolement afin d’expier des fautes commises à l’encontre de la communauté. Toutes les pratiques déviantes de la communauté ne tardent pas à en faire un endroit malsain, derrière des dehors séducteurs, voire éblouissants. La position observatrice de Camille permet au spectateur de percevoir les absurdités mises en exergue par le dispositif. Nous sommes littéralement acteurs au même titre que Camille, et suivons sa prise de conscience dramatique, sorte de descente aux enfers de ce soi-disant paradis.

L’évolution de Camille est passionnante à suivre : son passage de l’enfance à l’adolescence, de la naïveté à la maturité. Elle prend le rôle de mère salvatrice auprès de ses frères et sœurs. Ainsi, si le scénario de Sarah Suco et de Nicolas Shilhol illustre subtilement et efficacement cette dérive sectaire, il a l’habileté de prendre également la forme d’un récit initiatique, inscrit dans la durée : en deux années, Les éblouis suit l’éclosion de Camille et son amour naissant pour Boris. Chronique de l’adolescence, avec ses difficultés, ses premiers émois que l’on suit avec intérêt, d’autant qu’on s’attache vite à la personnalité authentique et spontanée de l’héroïne.

Les Eblouis fait mouche, nous touche et est porté par une jeune comédienne époustouflante. Céleste Brunnquell est capable d’exprimer une large palette d’émotions sans jamais trop en faire, avec un naturel désarmant. Cette jeune actrice est une vraie révélation, confirmée dans la géniale série diffusée actuellement sur Arte, En thérapie, où elle est magistrale. Ses partenaires ne sont pas en reste : Camille Cottin est comme toujours brillante dans le rôle déconcertant de la mère qui perd pied, Eric Caravaca convainquant, tout comme Jean-Pierre Darroussin, fascinant dans ce rôle de prêtre qui exerce une puissante emprise sur ses fidèles. 

Grâce à cette solide distribution et à une mise en scène à la fois classique et intimiste, la réalisatrice parvient à créer un climat oppressant, d’une efficacité diabolique…

Tout au long, le spectateur est happé par des sentiments de révolte, mais aussi d’empathie et d’espoir. C’est poignant. Si les parents de Camille sont aveuglés par leur foi, le spectateur, lui, est ébloui par les qualités de ce beau film.

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