Ce mois-ci, nous vous proposons une plongée édifiante dans un biopic époustouflant : Vice, d’Adam McKay, sorti sur nos écrans en 2019.

Issu de la célèbre émission Saturday Night Live, Adam Mc Kay avait déjà réalisé en 2015 un pamphlet ravageur sur la crise des subprimes, The big short. Il renouvelle avec Vice son analyse des événements sous forme de satire féroce.

Si l’on peut souvent taxer les films biographiques de fadeur et d’académisme, tant s’en faut avec Vice, portrait au vitriol de Dick Cheney, cet habile tacticien, acteur de l’ombre à l’ascension fulgurante, qui a tiré les ficelles du pouvoir !

On y voit comment d’étudiant médiocre, ce héros a gravi progressivement les échelons dans la sphère de l’administration américaine jusqu’à la vice-présidence. Jouant sur les interprétations de la constitution et profitant de l'inexpérience du président Bush, il a mis la main sur les secteurs de la justice et des relations internationales, et fait évoluer son rôle d’honorifique à omnipotent et absolu, selon la théorie de l'exécutif unitaire.

Ainsi, Dick Cheney a tenu un rôle décisif dans la réponse des États-Unis aux attentats du 11 septembre 2001 : il a orienté les choix géopolitiques des Etats-Unis vers une intervention en Irak, instrumentalisé les attentats et prétexté des armes de destruction massive pour envahir l'Irak. Il a ainsi semé les graines bien fertiles de l’Etat Islamique…

Le film dénonce sans ambages, à force d’images percutantes autant que de discours, les procédures d’interrogatoire renforcées, euphémismes utilisés par le gouvernement pour justifier crimes de guerre, torture, dispositifs de surveillance et de mise sur écoute de la population.

McKay souligne également à gros traits la porosité entre le milieu des affaires et celui du pouvoir politique, préjudiciable à l'intérêt général mais profitant à quelques-uns.

En cela, le film est très éclairant sur les mécaniques à l’œuvre dans la fabrique du pouvoir. Plus que l’histoire d’un homme politique, c’est une biographie du pouvoir qu’Adam McKay porte à l’écran. En insistant sur les tenants et aboutissants de cette prise de pouvoir insidieuse, Adam McKay invite à décaler notre regard et nous oblige à interroger le rôle du politique. Et là où il nous impressionne, c’est qu’en suscitant la réflexion, il n’oublie pas de nous captiver, avec non seulement des plans d’une extrême puissance visuelle, mais aussi une maîtrise très hollywoodienne de la narration par le montage.

McKay prend un malin plaisir à jouer avec les attentes du spectateur, le manipuler pour mieux le surprendre, oser des adresses directes, alterner images d’archives et scènes reconstituées tout en recourant aux flashbacks et aux ellipses, parvenant ainsi à entretenir un rythme soutenu. Certaines parties submergent le spectateur d'informations, d’autres plus apaisées cassent l’unité de style : chaque situation a sa propre tonalité. La mise en scène est ainsi remarquable de dynamisme et d’inventivité, d’une énergie débordante. En recourant notamment à un jeu rappelant le Monopoly pour montrer comment Cheney place ses pions à la Maison Blanche, il nous gratifie d’un traitement tragi-comique très ludique de son argumentation et nous convainc d’autant plus, qu’il octroie une place prépondérante à l’humour. Caustique, il s’amuse à dénoncer, démontrer et expliquer, et nous jubilons !

Si ce type de film d’"infotainment" (information-divertissement) non conventionnel et clinquant peut déplaire, pour peu que l’on accepte de jouer avec le réalisateur et d’être bousculé, on se régale.

Une autre raison pour laquelle on adore ce film ? Il montre que derrière tout grand homme, il y a une femme : si Lynne n’avait pas été derrière son mari, celui-ci n’aurait pas connu le même destin. L’interprétation remarquable d’Amy Adams rend justice à l’ambition dévorante de l’épouse qui a aiguisé toute la puissance de Dick Cheney.

A propos d’acteurs, soulignons la performance de Christian Bale, méconnaissable. Il incarne un Cheney ambigu et cynique jusque dans la démarche, les inflexions de voix et les expressions. Son regard pénétrant et calculateur donne à Dick Cheney l’étoffe d’un stratège redoutable. Sam Rockwell, de son côté, campe un George W. Bush effacé et dépassé par les événements, nous offrant une scène magistrale inoubliable où, tout en mangeant une entrecôte, il confie aveuglément à son vice-président les rênes des ministères-clés du pays.

On ne peut que savourer cette peinture grinçante et glaçante des arcanes du pouvoir américain, véritable réussite visuelle et scénaristique.

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