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Un livre, une histoire : numéro de novembre 2013

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Un jardin bien particulier


Une fois n’est pas coutume, un peu de polémique dans ces pages. Il est des combats que les bibliothécaires ne peuvent ignorer de nos jours, et celui de la défense des langues de l’Antiquité en est important. Laminées par des réformes irresponsables, ravalées au rang de sujets prétendument élitistes, le latin et plus encore le grec, n’attisent guère plus les passions, légèrement rallumées lors du ravivage nécessaire de pétitions que l’on voit inlassablement tourner, sans toutefois savoir où elles peuvent bien attérir et qui concerner. Depuis dix ans, le mouvement s’est même accéléré. Pourtant, le grec a bien été l’une des langues fondatrices de la Renaissance, de l’humanisme et de la révolution de l’imprimerie. Cette langue est à la base même des notions fondamentales de la philosophie, de la science, de la médecine et de l’histoire. Devons-nous oublier que nos réserves de livres précieux et anciens sont constituées avant tout d’ouvrages imprimés en latin et en grec ? des trésors à terme incompréhensibles et inutilisables ?

Il est justement parmi la réserve des livres précieux de la Bibliothèque de Compiègne un petit ouvrage qui nous démontre que ce combat pour la préservation d’un patrimoine aussi complexe et aussi fragile que peut être une langue et les connaissances qui y sont affiliées ne date pas d’hier. A chaque époque sa Jacqueline de Romilly, dernière grande dame des humanités dont la persistance à vouloir défendre ce savoir en perpétuel renouvellement (plus qu’un héritage) devrait avoir heurté quelques consciences. Au tout début du XIX siècle, le grand défenseur du grec se nomme Jean-Baptiste Gail, helléniste attaché au Collège de France, avant d’être nommé non sans peine conservateur du département des manuscrits grecs à la Bibliothèque nationale.

Gail, que l’on a un peu injustement oublié, est de ceux qui ne reculent devant aucun sacrifice, aucune souffrance pour faire triompher leur labeur : son épouse Sophie le quitte pour entreprendre sa propre carrière de cantatrice et de compositrice (on lui doit l’un des premiers opéras écrit par une femme) et sa vie durant, il mène une existence entièrement consacrée à la reconstitution des œuvres de Xénophon, un travail colossal qui s’achève un an avant sa mort. Entre temps, Gail a pu livrer au public un certain nombre de livres tournant autour de l’apprentissage de la langue et les grands textes. En 1807, il publie ainsi une nouvelle somme importante avec L’histoire grecque de Thucydide et en 1801, un petit livre poétiquement intitulé Le jardin des racines grecques qui nous occupe aujourd’hui.

À cette date, la situation de l’enseignement en France n’est guère brillante après dix années de troubles révolutionnaires ; il faut poser de nouvelles bases, former de nouveaux enseignants, et donner à ceux-ci les outils nécessaires à la transmission du savoir. Gail, qui ne cache pas la difficulté du grec, choisit cependant un mode plus amusant pour apprendre le vocabulaire et la grammaire tout en composant en parallèle des manuels très complets. À la place d’un dictionnaire ordinaire, il imagine un recueil de petites contines et tours de passe-passe mnémoniques, destinés à bien ancrer dans l’esprit des élèves quelques notions solides et précises. Le tour de force est cependant considérable car autour des mots grecs, Gail fait rimer les mots français.

Nous ouvrions cette rubrique avec le mot « polémique », qui vient du grec πόλεμος, la guerre. À ce sujet, il compose les vers suivants :

                   Πόλεμος, la guerre inhumaine
                   Πόλειν, tourne, et pôle en est pris,
                   Πολιòς, à poil blanc ou gris
 
On en convient, cela ne veut pas dire grand-chose, mais pour la future victime de version ou de thème, voilà qui l’aidera sans doute aucun. Mais cela suffit à faire taire les fausses idées selon lesquelles le grec ne sert à rien ou que la pédagogie contemporaine est la seule à être ludique. Perpétuons-le pour quelques siècles encore.

Vincent Haegele
 
Pour en savoir plus :

Jean-Baptiste Gail, Le jardin des racines grecques, Paris, 1801. Bibliothèque Saint-Corneille Cellier Res. XIX 16° 39.

Jacqueline de Romilly, Dans le jardin des mots, Paris, 2007. Présent dans les 3 bibliothèques. 440 ROM.