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Un livre, une histoire : numéro de novembre 2015

Cadre

ZoomMusée de la sorcellerie, dans le Cher

La chasse aux sorcières en Picardie

La chasse aux sorcières étendue sur l’Europe entière n’épargna pas la Picardie qui allait héberger pendant quelque temps l’un des juges les plus impitoyables, Jean Bodin. Cette traque fanatique s’organisait autour des principes émis par deux papes : Jean XXII et Innocent VIII.
En 1326, Jean XXII anéantit dans une bulle « Super illius specula » le distinguo subtil entre sorcellerie et hérésie. Plus question de faire une différence entre le sorcier catholique qui manigançait par plaisir et le sorcier qui se réclamait des dogmes hérétiques. Tous ceux qui entretenaient avec le diable des relations  coupables, qui se livraient à des envoûtements, qui baptisaient des statuettes, qui commettaient de tels sacrilèges, devaient, selon lui, relever de l’Inquisition et de ses tribunaux.

En 1484, une bulle d’Innocent VIII, « Sumnis desiderantes affectibus », codifie la chasse aux sorcières. Le pape veut livrer une guerre sans pitié contre tous ceux qui se livrent à des excès avec des démons mâles ou femelles, contre tous les agents de la magie noire. Toutefois, ceux qui pratiquent la magie blanche n’avaient apparemment pas à craindre les foudres de la justice ecclésiale.
Il ne semble pas que Daniel de Compiègne qui avait obtenu, au XVe siècle, une patente pour exercer publiquement la magie blanche, ait été inquiété. Dans la région, les uns et les autres prétendaient qu’il pouvait dire tout ce qui se passait dans les entrailles de la terre, qu’il voyait clair dans une nuit d’encre et qu’il pouvait entendre de l’église Saint-Corneille de Compiègne ce qui se disait sur les remparts.
 
LES SORCIERS
 
Le sorcier tient toute sa puissance de l’esprit du mal, du démon. C’est un homme qui a conclu un pacte écrit avec le diable. En échange de son âme, le sorcier obtient des pouvoirs fort variés, souvent même la richesse. L’esprit mauvais rend souvent visite au sorcier. On entend alors les tuiles et les vitres trembler ; des éclats de rire formidables éclatent dans la maison, qui paraît embrasée à l’intérieur.
Le sorcier peut jeter des sorts sur ses ennemis, faire mourir les bestiaux, détruire les récoltes, amener le vent, la pluie, la grêle, le tonnerre, empêcher le beurre de se former, faire tourner le lait, envoyer des poux et des puces, etc., etc. Par contre, s’il peut faire le mal, il peut aussi faire le bien : guérir des maladies par l’emploi de mots cabalistiques, de plantes connues de lui seul ou par des opérations bizarres pratiquées sur des animaux. 

Les sorcières aiment-elles un jeune homme, elles n’ont qu’à vouloir et le jeune homme vient malgré lui se coucher auprès d’elles. Le lendemain il n’en a aucun souvenir si elles ont eu soin d’enfoncer cinq épingles dans une chandelle allumée en prononçant certaines paroles consacrées.

Les sorciers et les sorcières vont au sabbat le samedi à minuit et reviennent avant le chant du coq. Ils jouissent de la faculté de prendre la forme de certains animaux : loups, chiens, chats, chèvres, moutons, etc. Ce sont les animaux sorciers.

Grâce à ses forêts profondes et à ses futaies bien dissimulées, la Picardie était une terre propice à l’organisation de sabbats : près d’une cinquantaine de lieux sabbatiques y ont été répertoriés. Les sabbats se tenaient pendant la nuit qui précédait les fêtes afin que les ouvriers aient le temps de goûter au repos ensuite.

La mémoire collective nous a transmis quelques frayeurs liées aux sabbats picards. Ainsi, à Carnoy, un laboureur s’était attardé un soir de sabbat dans le vallon qui borde le bois Gaffet. Il ne se hâtait guère. Soudain, deux bougies allumées par des mains invisibles se placèrent de chaque côté de son attelage. Saisi de frayeur, il détela précipitamment ses chevaux, enfourcha le plus alerte et, au galop, revint au village. Les lumières magiques l’accompagnèrent jusqu’aux premières maisons.

Le Sabbat du bois d’Orville

Dans le bois d’Orville, près de Thièvres (Somme), se trouve un espace d’environ cinquante ares de superficie et de forme circulaire, et dont la végétation contraste fortement avec celle du reste du bois ; quelques bouleaux rabougris et quelques genêts seuls poussent dans cet endroit maudit près duquel est une petite mare remplie d’une eau toute croupie. Ce lieu est désigné par les paysans des environs sous le nom de « Bois aux Fées ». Voici ce que l’on raconte sur cette partie du bois :

Il y a fort longtemps, chaque samedi soir, les fées et les sorcières avaient coutume de s’y réunir de fort loin pour y fêter le grand Sabbat. Dès que la nuit commençait à tomber, les sorcières arrivaient la lanterne à la main et montées sur un manche à balai en guise de cheval. On s’assemblait autour de maître Satan et chacun racontait les événements de la semaine ou narrait à l’avance les expéditions projetées. Après le conseil, la danse commençait pour ne finir qu’au matin. Ce moment arrivé, les rondes cessaient, les sorcières prenaient leurs livres d’enchantements déposés dans les buissons ; puis elles retournaient auprès de leurs maris endormis qui ne se doutaient de rien.

Un jour, un paysan avait remarqué la lueur bien connue des lanternes dans le bois d’Orville, la fantaisie lui prit de savoir à quoi s’en tenir sur ces lumières et en même temps sur les assemblées des fées et des sorcières.

Il fit le tour du bois et y étant arrivé, il se glissa en rampant dans les broussailles jusqu’à ce qu’il se vît auprès des sorcières. Tapi dans un buisson, il put examiner à loisir l’assemblée réunie par le Diable. Parmi les danseuses, il reconnut l’une de ses voisines. Il l’entendit raconter à Satan qu’elle avait jeté un sort sur les bestiaux d’Orville, afin de se venger du nom de sorcière que lui avait donné cet homme ; elle ajouta que les bestiaux en étaient morts aussitôt.

Un groupe de sorcières s’approchant de son côté, le paysan rampa et parvint à quitter cette assemblée nocturne dans la plus grande discrétion ; tout à coup, il sentit un livre sous sa main. Arrivé au village, il feuilleta ce livre, constata qu’il n’y avait que des pages blanches, ce qui l’étonna. Il confia sa découverte au curé de Thièvres.

— Ce livre est un livre de magie, dit le curé au paysan ; les sorciers et les démons seuls peuvent y lire des choses que nous n’y voyons point. Il te faut samedi soir reporter le livre aux sorcières, sinon il t’arriverait malheur.

Au Sabbat suivant, le paysan retourna au Bois aux Fées, y trouva les sorcières qui l’accueillirent avec joie, leur rendit le livre et se retira. Jusqu’au bord du bois, les fées et leurs compagnes l’accompagnèrent en disant :

— Tu as bien fait, très bien fait, car sinon, tu aurais payé ce livre très cher ! Tu as bien fait !

Et, sur un signe magique de l’assemblée, les corbeaux – si nombreux qu’on eût cru que tous les corbeaux des pays voisins s’étaient donné là rendez-vous – le suivirent jusqu’au village en croassant. Le paysan put rentrer chez lui sans autre incident.

Les sorts

« Mieux vaut être l’ami du berger que l’ami du curé » dit un proverbe picard. Et pour cause : que de pouvoirs maléfiques a-t-on attribué à cette figure légendaire des plateaux !

Le berger d’un village ne peut conduire son troupeau sur les terres du village voisin : c’est la coutume de Picardie. Le berger de Senlis l’oublia un jour, et conduisit ses moutons sur le terroir d’Englebelmer. Mais le soir venu, lorsqu’il voulut retourner à Senlis avec son troupeau, aucun des animaux ne voulut le suivre ; il eut beau les frapper à coups de bâton, crier, jurer, « aherdre » les chiens (les empoigner), rien n’y fit. Les chiens restaient tête basse, la queue entre les jambes ; ils refusaient de mordre les moutons. Pour cette nuit, le berger dut rester dans les champs avec les brebis.

Le lendemain matin, la situation n’avait pas changé ; des laboureurs vinrent sans succès pour l’aider à faire sortir les animaux ; on ne pouvait les faire avancer d’un pas. Le berger pensa alors que son confrère d’Englebelmer pouvait bien être la cause de tout ceci ; il chargea un paysan de ses connaissances d’aller le trouver et de lui demander d’arrêter ce sortilège.

— Je le veux bien pour cette fois ; mais dites bien au berger de Senlis de ne plus s’aviser de recommencer. Il ne s’en tirerait pas à si bon compte qu’aujourd’hui.

Au même instant, le troupeau suivait le berger sur le terroir de Senlis, et les chiens remplissaient leur office comme à l’habitude.

Le berger d’Englebelmer avait retiré le sort.

La mort du chat

Peu après les croisades, se répand la croyance selon laquelle les sorcières, pour se rendre au sabbat, prenaient parfois la forme d’un chat. En Picardie, plus qu’ailleurs, cette idée eut quelques conséquences funestes pour les “greffiers” si chers à Louis-Ferdinand Céline et à Paul Léautaud.

Traditionnellement, à la campagne, le paysan n’aime pas beaucoup les chats. Survivance des temps où la plupart des félins étaient sauvages et s’attaquaient aux basses-cours. L’assimilation du chat au diable procédait d’une déduction. La nuit est l’image satanique par excellence. C’est le moment où le chat exerce sa plus grande activité. Un rapprochement s’opère.

Le chat est donc accommodé à toutes les superstitions. Très longtemps, le chat incarnait l’esprit du grain. Lorsque l’on achevait un grand travail agricole, la moisson ou la fenaison, le terme utilisé pour désigner ce moment était “pendre le chat”. Près d’Amiens, la fin de la moisson se traduisait par l’expression “tuer le chat”. Et quand la dernière tige de blé était coupée, on tuait effectivement un chat dans la cour de ferme !

Mais il y avait bien pire pour les chats picards : c’est le dimanche des “brandons” ; ce dimanche de Carême est appelé ainsi à cause des torches enflammées (brandons) avec lesquelles on touchait les champs pour les rendre fertiles. Nos amis félidés étaient enfermés dans de grands paniers, posés sur un bûcher, prêt à être allumé. Lorsque les flammes montent, les chats, devenus des brandons, s’enfuient, apeurés et fous de douleur. La foule est ravie d’un si pitoyable spectacle, exutoire des superstitions et des peurs.

Compiègne et la forêt

Fanny Denoix, femme d’un officier des hussards en garnison à Compiègne, était passionnée de littérature, de poésie et d’histoire locale. Avec minutie, elle a rapporté des légendes dont l’action se situe autour des lieux historiques de Compiègne. Voici deux légendes dont l’origine est inconnue.

Philippe-Auguste, aux prises avec un sanglier qu’on disait être un suppôt de Satan, s’égara dans la forêt de Compiègne. Le futur héros — il n’avait que quatorze ans — était épuisé : il voulut revenir à Compiègne mais nulle route tracée ne s’offrait à lui. De plus, personne ne se présentait pour guider ses pas incertains. Après avoir erré deux jours à travers les bois, le jeune monarque se recommanda à monsieur Saint-Denis ; il appuie sa prière d’un signe de croix. Soudain, lui apparaît un homme de haute stature, au noir visage, à la main armée d’une cognée dont il attisait un grand feu. Philippe recule d’effroi ; mais enhardi par la nécessité, il aborde l’inconnu qui le ramène jusqu’aux portes de la ville et s’évanouit comme l’ombre.

« En 1572, on trouva dans ces lieux un homme nourri parmi les loups, vêtu de poils comme les animaux, hurlant comme eux. Sa force était surprenante, sa course rapide : il marchait sur les mains comme sur les pieds, devançait les chevaux à la vitesse, passait les jours à parcourir le bois, à étrangler les bestiaux, les chiens et à les dévorer. Cet homme qu’on pouvait prendre pour un rejeton de ces gaulois, enfant des forêts primitives, fut présenté à Charles IX : le roi le fit raser, exorciser, placer dans un cloître pour recevoir l’instruction religieuse et il se prit à l’aimer comme son chien Actéon ».

Et aujourd'hui ?

La sorcellerie picarde touche les grandes villes, les grands ensembles déshumanisés où la quête d’espoir, d’encouragement à vivre, semblent être une exigence autrement plus vive qu’à la campagne. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui les mages se fixent au milieu des H.L.M. : ils seront au cœur d’une clientèle, prête à beaucoup de sacrifices pour trouver le bonheur et la fortune.

Frédéric PRINGARBE

Pour en savoir plus :

Jacques BEAL : La sorcellerie en Picardie, Le Coteau, Horvath, 1983, 93pages. Bibliothèque Saint-Corneille, section Cellier, LOC M 334

Fanny Dénoix Des Vergnes : Compiègne - La forêt, Beauvais, Imprimerie Achille Desjardins, 1850, 12 pages. Bibliothèque Saint-Corneille, section Cellier, LOC Broch 320 (21)