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Un livre, une histoire : numéro de mars 2013

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La broderie était presque parfaite


On oublie souvent, ou on l’ignore, que les livres qui se vendent le plus ne sont pas nécessairement ceux auxquels on pense : les dictionnaires et les livres de cuisine n’ont jamais vu leurs ventes décliner et affichent une bonne santé insolente. Il en est un troisième genre qui a connu son heure de gloire et qui semble, encore aujourd’hui, recueillir bien des suffrages, le magazine de broderie. A une époque où la presse féminine est encore bien loin d’exister, les libraires parisiens se disputent pour savoir qui aura l’insigne honneur d’imprimer et de vendre le dernier ouvrage du prince de la broderie, le mystérieux Vénitien Federico di Vinciolo, styliste de son temps et « designer » avant la lettre. Imaginez Karl Lagerfeld qui publierait des leçons de couture… on en est plus très loin.


Certes, la broderie est un art domestique qui s’est pratiqué à toute époque, mais l’on ne dira jamais assez comment l’imprimerie a révolutionné les habitudes des populations : avec le livre, les modèles s’exportent. Et dans le cas présent, nul besoin de savoir lire, si l’on veut bien admettre qu’au XVI siècle, la priorité des gouvernants n’est pas vraiment l’alphabétisation des populations : l’ouvrage de Federico di Vinciolo se présente de manière simple, ce sont les seuls patrons qui sont exposés, point, sans véritable explication d’aucune sorte. Il y a certes, dans la première édition de 1587 un très joli « Salut » aux « bénévolles lecteurs », suivi d’une dédicace à la « reine douairière », dédicace qui, soit dit en passant, est l’œuvre non de l’auteur, mais de l’imprimeur, Jean Le Clerc. Comme souvent, en cette époque de la Renaissance, l’imprimeur est l’éditeur de son ouvrage, et à bien des égards, une autorité secondaire d’importance dans l’arrangement et la présentation du contenu. Jean Le Clerc est par ailleurs un habile commerçant : sachant pertinemment qu’un tel ouvrage ne saurait qu’aiguiser l’appétit de ses concurrents, il assure ses arrières en dédiant l’ouvrage à la femme la plus puissante du royaume, Catherine de Médicis. Les faits lui donnent raison : en vingt ans, l’ouvrage est maintes fois réédité en raison de son succès, et l’on peut même parler de succès continental. Les Anglais Wolfe and White sortent leur édition en 1591, on en dénombre d’autres à Bâle et à Strasbourg. Les Singuliers et nouveaux pourtraits duSeigneur Frédéric Vinciolo apparaissent au catalogue de la maison Jean Le Clerc (père, puis fils) au moins jusqu’en 1613, preuve si l’en est de la demande sans cesse renouvelée du public. Les dernières reproductions, espagnoles et italiennes, remontent aux années 2000.
Le Clerc, en commerçant qui flaire la bonne affaire (et ce qui est dit plus haut ne le dément pas), n’hésite pas à en rajouter : dans sa préface à la reine Catherine, il prétend « avoir recouvré de l’Italie quelques rares et singuliers patrons et ouvrages de lingerie » et pense avoir fait œuvre patriotique en espérant que « ces patrons et pourtraicts ameinent quelque profit et utilité à la France ». Enfin, si jamais le contentement de la reine Catherine, dont Le Clerc vante « l’œil tant gracieux et débonnaire » ne saurait être complet, l’imprimeur prend bien la peine d’annoncer une suite à paraître. Plus intrigant, il annonce avoir lui-même inventé quelques modèles, « selon mon petit sçavoir », ce qui donne à penser que toutes les gravures présentées ne sont pas formellement de la main même de Federico de Vinciolo.
Ces quelques éléments ne manquent pas de laisser perplexe le détective amateur : si l’on connaît très mal la vie du Vénitien Federico di Vinciolo, l’on sait à peu près de source sûre qu’il a été invité en France par Henri III lui-même, féru de mode et de symboles. Le fait nous est appris par l’intéressé lui-même : « depuis un certain temps que i’ay quitté Venise, païs de ma nativité ». Plus loin, il fait présent à la « Nation françoise » de son art de la broderie, ayant observé que les modèles qu’il propose ne sont guère « usités en ceste contrée ». Voilà qui contredit un peu les affirmations de Jean Le Clerc au sujet de ses recherches italiennes, fait d’autant plus singulier que le même Le Clerc est l’éditeur de la prose de Vinciolo. S’il fallait des preuves pour démontrer que le XVI siècle français est une époque de contradictions (et de controverses), il ne serait pas nécessaire d’aller plus loin. Mais il s’agirait bien en fait, pour l’imprimeur, de souligner de manière élégante que le Seigneur di Vinciolo s’est fait un peu prier avant de consentir à donner au plus grand nombre les preuves de son art. Il en va de la broderie vénitienne comme des secrets de la verrerie.
Mais s’agit-il bien seulement d’innocentes broderies, d’un passe-temps pour dames ? Vinciolo précise bien qu’il offre là au public des patrons d’ouvrage qui ont plu aux « Seigneurs, Dames et Damoyselles », un public que Le Clerc réduit assez abusivement aux seules Dames : derrière les « patrons et pourtraits », se cachent bien des symboles, dont certains flirtent avec l’ésotérisme à la mode à la cour de Henri III, où l’on s’habille volontiers en noir et où l’objet qui fait fureur est la tête de mort. Le frontispice surchargé de l’édition de 1595 où deux dames de la noblesse brodent sous un feuillage symbolique surplombé de deux putti rappelle à bon escient que le sujet n’est pas aussi frivole qu’on veut bien le penser. Les portraits de Vinciolo s’inspirent largement de la mythologie grecque et de la symbolique médiévale : dieux et saisons, animaux symboliques, métaphores spirituelles. Sous l’aiguille des dames se cacherait donc un livre d’emblèmes.

La Bibliothèque Saint-Corneille possède l’édition de 1595 des Singuliers portraits (RES XVI 8°16), une édition elle aussi non exempte d’interrogation : les signatures au bas des pages, qui débutent à la lettre L et non à la lettre A, comme d’ordinaire, laissent penser que le titre était certainement attaché à un autre ouvrage et depuis séparé.

Vincent Haegele

Pour en savoir plus :
Un très intéressant article d’Isabelle Oger sur l’emblème à la Renaissance :
http://books.openedition.org/pupo/954#ftn4