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Un livre, une histoire : numéro de mai 2013

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« Des simples jeux de son enfance, heureux qui se souvient longtemps »


Reconnaissons-le, la météorologie capricieuse de ce mois de mai a plutôt contraint les gens à rester chez eux. Un phénomène anodin, mais qui depuis des siècles a suscité la question angoissée suivante : « qu’allons-nous bien pouvoir faire cet après-midi ? » La télévision n’étant pas la solution, reste le vieux jeu de société dont, la presse l’affirme, le retour s’effectue en force. L’occasion est belle d’aller ouvrir Le savant de société, où la bonne Madame de B… dispense à jeunesse ses conseils et ses souvenirs. Cette bonne Madame de B… qui, on le verra, n’est que le fruit de l’imagination d’un éditeur sans scrupules, père d’un célèbre historien.

Le Savant de Société paraît à Paris en 1801. Commercialement, c’est une bonne idée car la période est propice à recommencer à jouer innocemment entre gens de bonne société : posséder des loisirs et les utiliser à de saines récréations ne peut être que l’apanage des personnes qui ont assez pour ne pas avoir à se préoccuper de leurs lendemains. Et c’est typiquement ce que les Français qui ont passé le cap de la Révolution sans encombres, voire qui en ont tiré un certain parti, appartenant à cette fameuse bourgeoisie censée avoir triomphé de l’aristocratie, entendent faire. Le climat est au beau fixe : les frontières sont protégées, l’ordre règne depuis que le général Bonaparte est devenu de sa propre initiative Premier consul et l’on s’affaire à rédiger codes civil, pénal et commercial pour que cette nouvelle société puisse disposer d’un cadre à la fois suffisamment coercitif et rassurant pour s’épanouir. Les succès des armées françaises en Allemagne et en Italie ouvrent enfin des perspectives intéressantes sur les marchés européens.
Reste un chantier d’importance que le Premier consul ne souhaite pas négliger : celui de l’éducation et pas n’importe laquelle. La bourgeoisie, ancienne et nouvelle, n’a d’yeux que pour le maintien et l’art de briller en société de l’ancienne aristocratie, laquelle reprend sans faire de bruit, sa place mise en parenthèse pendant une courte décennie. L’exemple est montré au plus haut niveau de l’État, avec le Premier Consul et sa famille qui recommandent et placent les jeunes filles de leurs protégés et partisans dans le pensionnat de la très distinguée Mme Campan, ancienne lectrice de Marie-Antoinette et dépositaire déclarée des bonnes mœurs et usages de la cour. Sans vouloir l’admettre, si ce n’est à travers des discours où l’on comprend à demi-mot que l’égalité n’est plus vraiment au goût de jour et que cette dernière a conduit à de véritables massacres, les classes dirigeantes idéalisent le passé… « Ceux qui n'ont pas vécu avant 1789, ne connaissent pas la douceur de vivre », écrit ainsi quelques années plus tard un Talleyrand nostalgique. Et cette douceur de vivre passe précisément par une foule de petits jeux de société charmants et parfois faussement naïfs, qui permettent aux jeunes gens de flirter sans danger.
C’est ainsi que l’imprimeur Michelet, dont l’échoppe est sise à Montmartre et accessoirement père de Jules, d’illustre mémoire, a la bonne idée de « découvrir » le manuscrit de Mme de B… dont le propos est justement de recenser la plupart des jeux de société en vogue au temps de l’Ancien régime. Si nous nous souvenons encore de colin-maillard, connaissez-vous « la pincette », « le pied-de-bœuf » ou encore le très charmant « chevalier gentil » (chevalier gentil dont le pendant est le « chevalier cornard », nous laissons au lecteur le soin d’imaginer ce dont il s’agit). L’objectif de ces jeux est évidemment d’inventer une foule de « pénitences » ou de « gages », ramenant invariablement aux jeux de l’amour et du hasard. Mme de B… le confesse elle-même, de manière bien peu prude. Jouant au pied-de-bœuf (jeu qui consiste à s’emparer de la main de l’adversaire après avoir compté jusqu’à neuf), elle se vit attribuer le gage suivant : « De trois choses, faites-en une : avec les dents prenez la Lune ; du Japon courez voir le roi ; ou prononcez : embrassez-moi ». Mme de B… confesse n’avoir pas pris la Lune entre les dents.
Tant de détails qui finissent par devenir suspects et qui laissent deviner une supercherie littéraire parmi tant d’autres. Barbier, le bibliothécaire modèle qui identifia des centaines d’auteurs anonymes au cours de sa carrière, ne manque pas de souligner que Le Savant de société possède des ressemblances troublantes avec Les soirées amusantes de M. Huvier de Fontenelles, qu’il connaît par ailleurs fort bien. Les soirées amusantes sont parues une première fois en 1788 et ont remporté un vif succès, interrompu par la Révolution. Huvier est lui-même ulcéré de voir son ouvrage pillé à plusieurs reprises, car il semble bien que Michelet n’ait pas été le seul à s’être servi de son œuvre, et à tel point que, dans les années 1810, il décide de publier un ouvrage comparant les versions afin d’accréditer la thèse du plagiat.
On l’aura compris : en 1810, pas besoin d’Internet ou d’Hadopi pour comprendre que la question des droits d’auteur et du piratage des données est déjà un problème sérieux. L’imprimeur Michelet devra d’ailleurs fermer sa boutique après décision impériale au motif que la profession était trop représentée à Paris. Un moyen comme un autre de réguler la concurrence et mieux contrôler la production bibliographique.
La bibliothèque de Compiègne possède un très bel exemplaire du Savant de société, relié d’époque (Res XIX 16 22) ; une petite gravure en frontispice donne à voir au lecteur comment se pratique « le baiser à la Capucine », discret mais savoureux hommage aux marivaudages d’antan.

Vincent Haegele


Pour aller plus loin :

Les jeux d’hier et d’aujourd’hui expliqués aux enfants :

V. Peghaire, Le monde des jeux, Paris, 2009, Bibl. J-Mourichon, Jeunesse 793 PEG.


Et plus sérieux :

E. Becchi et J. Dominique, Histoire de l’enfance en Occident, vol.2, Paris, 2004. Bibl. J-Mourichon, 940 HIS/2.