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Un livre, une histoire : numéro de mai 2014

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Quand la critique est critiquée

L’histoire de France a toujours suscité les débats : avant de se décliner à notre époque sous la délicate question de l’identité nationale, de violentes querelles ont eu lieu quelques centaines d’années auparavant, se rapportant également aux thèmes cruciaux de l’origine (de qui descendent les Français ? Des Francs ? Des Gallo-romains ?), de la frontière, de la sacralité du pouvoir royal. Les rois de France ont fait rédiger dans ce sens des chroniques censées répondre dans l’optique obligée d’une descendance légendaire et divine à la fois, renforcée par l’onction de l’Église. À chaque époque sa chronique, celle du siècle de Louis XIV étant avant tout rédigée par Mézeray.

François Eudes, seigneur de Mézeray (que l’on doit distinguer de son frère, Jean, fondateur de la congrégation des Eudistes), a sans doute été un peu oublié de nos jours. Il a néanmoins été un assez excentrique Secrétaire perpétuel de l’Académie française, célèbre pour quelques bons mots et aphorismes, dont certains ont bien failli rester dans le dictionnaire. Lorsqu’il fut question de définir le mot « comptable », Mézeray ajouta ainsi la phrase de son cru, « tout comptable est pendable », provoquant un petit scandale au sein de cette respectable assemblée qui obtint toutefois le retrait de la phrase litigieuse. Doté d’un humour à toute épreuve, qui tranche avec le sérieux des institutions qu’il fréquente, Mézeray pourrait s’affirmer avec Scarron et Molière comme un esprit fort, assez irrévérencieux, de son époque. Que Louis XIV le nomme son historiographe est une surprise supplémentaire, car l’homme a été frondeur dans sa jeunesse et on lui attribue encore de nos jours quelques « mazarinades », ces brochures clandestines écrites contre le cardinal Mazarin, principal ministre et défenseur de l’État royal, mais de la part d’un souverain dont la seule mission est la grandeur du pays, ce geste doit d’abord s’interpréter comme une invitation à œuvrer pour cette même grandeur, loin des luttes de partis.

Mézeray cesse ses fonctions d’historiographe lorsque la pension qui lui est versée est supprimée ; il a néanmoins produit une somme en trois volumes intitulée Histoire de France, qui s’impose rapidement comme le regard le plus intéressant de son siècle sur les époques précédentes, ainsi qu’un Abrégé chronologique, plus tardif et réputé meilleur. Non exempt de critique à l’égard des légendes qui constituent le fond de la rhétorique royale sur les origines des Mérovingiens, son Histoiren’est pas aussirespectueusesur le fond que l’on pourrait s’y attendre. Il pointe, entre autre détail, l’ascendance illégitime d’Hugues Capet par rapport aux Carolingiens, ce qui n’est guère apprécié par le descendant direct de celui-ci, le roi Louis XIV en personne. D’autres passages tiennent même de la pure galéjade, comme cette affirmation concernant Henry V, roi d’Angleterre, mort d’une crise d’hémorroïdes pour s’être assis sur le trône de France… L’ouvrage s’impose cependant pour de nombreuses décennies et fait consensus. Aussi, lorsque paraissent Les observations critiques sur l’Histoire de France, écrite par Mézeray, publiées à Paris en 1700, chez l’imprimeur-libraire Musier, c’est un concert de réclamations à son égard. La critique est férocement critiquée.

Le premier à ouvrir le feu est Le Journal des Savants, qui, dans son édition du 10 mai 1700, pointe un ouvrage malvenu et des incohérences manifestes dans les faits reprochés à Mézeray, notamment le fait qu’il utilise des sources anciennes mais réputées fiables, telles Grégoire de Tours. L’auteur anonyme des Observations reproche ainsi plus à Mézeray son absence de critique par rapport au comportement des anciens rois que les événements qu’il relate. En cela, la démarche est condamnable, car, comme le rapporte le Journal des Savants, depuis Grégoire de Tours, la plupart des historiens « ont laissé à leurs lecteurs la liberté d’en juger comme il leur plairoit ». À notre époque, où tout est prétexte à une indignation programmée selon le courant de pensée dominant, les Observations passeraient sans doute pour un ouvrage comme il en existe beaucoup dont la matière consiste à plaquer les présupposés actuels contre les événements rapportés par l’Histoire. L’auteur des Observations reproche ainsi à Clovis de n’avoir pas déféré en conseil de guerre le soldat qui avait brisé le vase de Soissons ; nul ne doute qu’il l’aurait été si l’événement s’était produit en 1700. Aujourd’hui, en 2014, que s’amuserait-on à inventer ? Que Clovis aurait dû s’assurer d’abord que le soldat était bien syndiqué ? Le trait est exagéré, certes, mais correspond à cette curieuse manie de tout commenter au lieu d’analyser.

L’anonymat de l’auteur n’est pas pour s’attirer la sympathie générale lorsque Mézeray, par ailleurs mort et dans l’incapacité de se défendre publiait en son nom propre. D’où tout un savant jeu consistant à mettre un nom sur cette plume : on évoque tout d’abord un Jésuite, le Père Daniel, connu pour ses positions tranchées sur la manière d’écrire l’histoire et cible de choix, quelques années plus tard, d’un certain Voltaire qui étrillera à sa manière le livre, mais c’est un autre nom qui s’impose, celui de Lesconvel, un écrivain d’origine bretonne, utopiste et rêveur à ses heures, dont l’œuvre est tombée dans l’oubli.
Chose curieuse et intéressante, les Observations critiques, dont l’exemplaire provient du château de Compiègne,ont longtemps été placées dans l’Enfer de la bibliothèque Saint-Corneille. L’ouvrage était-il à ce point victime de sa mauvaise réputation ? Le fait d’un bibliothécaire un peu voltairien ? Là, les explications nous manquent.


Vincent Haegele


Référence :
Observations critiques sur l’histoire de France écrite par Mézeray, Paris, P. Musier, 1700, in-12. Cote ANC XVIII 8°1037.