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Un livre, une histoire : numéro de juin 2013

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Noces impériales


Napoléon a longtemps hésité avant de faire prononcer son divorce d’avec Joséphine : l’homme qui a mis à genoux presque toute l’Europe au cours de campagnes aussi audacieuses que brutales a parfois des problèmes de conscience où sa légendaire capacité à prendre des décisions lourdes de conséquence dans le feu de l’action est mise en défaut. Il est plus simple pour lui de battre à plates coutures des armées coalisées que de mettre de l’ordre dans sa vie intime ou sa famille. Quoi qu’il en soit, Joséphine étant mise à la retraite d’office à la Malmaison, Napoléon se met en quête de l’épouse qui lui donnera l’héritier tant attendu. Aussi, lorsque l’heureuse élue, l’archiduchesse d’Autriche Marie-Louise, met les pieds en France, tout est fait pour rendre l’heureux événement inoubliable, comme on a l’habitude de le dire.


Nicéphore Niepce n’inventant le procédé de la photographie que quelques années plus tard, il faut recourir aux vieilles méthodes de la gravure et du dessin pour rapporter au public les cérémonies d’un mariage qui, sur le papier, réunit deux puissances européennes longtemps opposées ; le contentieux est d’autant plus lourd que la dernière archiduchesse d’Autriche envoyée en France pour accomplir un devoir dynastique, la jeune Marie-Antoinette, a fini dans les conditions que l’on sait. Napoléon a beau s’amuser de devenir « le neveu de Louis XVI » par la grâce de cette alliance, les inquiétudes sont partagées dans les deux camps : il faut faire oublier une demi-douzaine de guerres, quelques guillotinés et pas mal de rancœur en conviant tout un aréopage de têtes couronnées, récentes ou confirmées, la noblesse de l’Empire et les dignitaires des deux pays représentés.
Voilà pour le contexte international. La mise en scène du mariage, censé apporter paix et tranquillité au continent pour quelques générations, doit par son faste et sa solennité, marquer les esprits et permettre à la population toute entière de communier avec l’esprit national désormais incarné par une seule personne, celle de l’empereur. C’est à Compiègne que la première partie de ces festivités doit se tenir ; la résidence de chasse de Napoléon, ni trop imposante, ni trop étriquée, est parfaite pour permettre à la jeune mariée de franchir les étapes de sa présentation aux corps constitués avant l’apothéose des cérémonies prévue à Paris. C’est également à Compiègne, que l’empereur a prévu de faire connaissance avec sa nouvelle épouse, qu’il n’a pour l’heure jamais rencontrée.
Marie-Louise a été accueillie à la frontière allemande et prise en charge par la sœur de Napoléon, Caroline, reine de Naples, et après plusieurs réceptions dans les différents hôtels de ville du parcours, s’arrête pour une halte à Vitry avant de reprendre la route de Compiègne par Soissons. Là, nous dit le mémorialiste, sur le chemin de Compiègne à deux lieues de Soissons, l’empereur a fait dresser deux tentes destinées à abriter cette première rencontre, solidement gardées par les gendarmes d’élite. Le protocole prévoie que l’empereur, après avoir laissé sa suite dans la première tente, gagne seul la deuxième pour accueillir l’Impératrice et reparte ensuite avec cette dernière vers le château. Il n’en est rien ; à la dernière minute, Napoléon, trop impatient, et d‘esprit peut-être facétieux (cela lui arrive) décide de partir incognito à la rencontre de Marie-Louise dans une petite calèche, en compagnie de Murat. « Il avait déjà fait quinze lieues, lorsqu’il rencontra le cortège. » S’étant approché discrètement de la voiture de Marie-Louise, son incognito ne tarde pas à être mis en défaut par un lourdaud d’écuyer qui s’écrie « L’empereur ! » en abaissant le marchepied. Les présentations sont faites ; Marie-Louise part à Compiègne en compagnie de son époux.
Toutes ces péripéties, qui feraient aujourd’hui les délices d’une certaine presse spécialisée, photos à l’appui, sont reproduites fidèlement dans le livre de parade que fait éditer à grands frais l’empereur sitôt le mariage célébré ; et pour réaliser ce chef-d’œuvre de précision et de bon goût, ce sont les architectes de sa maison, les célèbres Percier et Fontaine, qui sont chargés du travail. Percier et Fontaine ont par ailleurs construit la plupart des monuments éphémères qui jalonnent la marche triomphale des mariés : plans de la chapelle, plans des édifices où le couple s’est arrêté, arcs de triomphe, plans de table des banquets, revues des troupes, tout est minutieusement décrit, relevé, rapporté. Un an plus tard, Marie-Louise met au monde le roi de Rome, conformément aux attentes placées sur sa tête, mais cette fois, nul besoin d’architectes pour relater et décrire l’événement.
Grâce à l’aide exceptionnelle de la Société Historique de Compiègne, qui a acquis l’ouvrage pour leur remettre, les Bibliothèques de la Ville de Compiègne possèdent désormais un magnifique exemplaire de ce livre de parade au luxe de détails prodigieux ; nous remercions donc ici comme il se doit la SHC et son président, Eric Blanchegorge, pour ce don précieux, dans lequel figure une petite partie de l’histoire, légère, de notre ville.


Vincent Haegele
 

Pour le consulter :
Description des cérémonies et des fêtes qui ont eu lieu pour le mariage de S.M. l'empereur Napoléon avec S.A.I. Madame l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche, Paris, P. Didot l'aîné, 1810,
N.p., pl. en noir et blc ; Format : 60 cm.
Bibliothèque Saint-Corneille, Réserve, Res XIX F° 22.
 
Pour continuer :
Description des cérémonies et des fêtes qui ont eu lieu pour le couronnement de LL. MM. Napoléon, empereur des Français et roi d'Italie, et Joséphine, son auguste épouse. Recueil de décorations exécutées dans l'église de Notre-Dame de Paris et au Champs-de-Mars, d'après les dessins et sous la conduite de C. Percieret P.-F.-L. Fontaine,...Paris, Leblanc, 1807, Gr. in-fol., 24 p. et pl.
Bibliothèque Saint-Corneille, F° 52.