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Un livre, une histoire : numéro de juin 2015

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ZoomPortrait de Champfleury par Nadar vers 1860

Husson dit Champfleury

Jules François Félix Husson, dit Fleury, dit Champfleury, est un écrivain français né à Laon, dans l'Aisne, le 10 septembre 1821 et mort à Sèvres le 6 décembre 1889.

Issu d'un milieu modeste (son père était secrétaire de mairie), Champfleury doit interrompre ses études très jeune, pour des raisons financières. C’est en autodidacte qu’il apprend la lecture, l’orthographe et un peu de musique. « Le reste, avouera-t-il, entra par aventure dans mon cerveau ». Dissipé et hypersensible en grandissant, le petit Husson ressent très tôt les différences qui le séparent du beau monde des bourgeois de Laon.

Jules déteste le collège de Laon, « le Val des écoliers ». Son père l’amène parfois au spectacle et lui offre un volume des pièces de Molière qu’il lira d’un trait. Récompense inattendue car l’élève Husson est souvent puni à l’école. Ses lectures au-dessus de son âge le frustrent d’une évasion radicale. Il décrira dans ses livres ce sentiment contondant de se vouloir hors des réalités, un sentiment d’impuissance devant les contingences du moment qu’il dépeindra dans les  rituels de la vie de province. En 1835, il est retiré du collège. Ses colères violentes ont scandalisé ses professeurs. Alors commence pour lui l’apprentissage de la réalité : à quatorze ans, écorché vif, Jules Husson apprend qu’il ne doit pas être impressionné par la tristesse générale des choses, des gens et de la ville. Jules est chef de bande dans les rues de Laon. Les sergents de ville le raccompagnent souvent chez lui et il n’est pas de jour où la municipalité n’admoneste son père à son sujet.

Jules doit partir, vider les lieux, car sa situation de rebelle aux lois laonnoises atteint son paroxysme. Refusant toute perspective de se plier à un travail régulier, l’adolescent est enfin convaincu de se rendre à l’exil par l’idée d’un voyage à Paris. Il sera saute-ruisseau chez un libraire, Édouard Legrand et Bergounioux, Quai des Augustins. Il rencontre alors Murger, le prince efflanqué de la bohème parisienne. Les débuts sont rudes malgré les encouragements de Murger. Mais, entre deux livraisons, Jules a tout le loisir de lire des livres, de vrais et beaux livres reliés. Il retrouve à Paris son goût de la lecture, une lecture très éclectique. Pour en savoir plus sans débourser le sou qu’il n’a pas, il lit en course les volumes qu’il est censé livrer rapidement.

L’initiation parisienne dure deux années. Mais, en 1840, sans crier gare, son père le rappelle à Laon. Limogé par la municipalité à la suite d’une ténébreuse affaire de secrétariat mal tenu, Pierre-Antoine Husson a acheté à tempérament une imprimerie et fondé une feuille, le Journal de l’Aisne, un hebdomadaire satirique et littéraire. Ce journal achève les rêves de gloire du père Husson qui n’accepte pas sa mise à l’index par la société louis-philipparde de la ville.

De retour dans ses murs, Jules s’ennuie. Du haut des remparts, l’horizon est coi et sur les visages des passants, rue Saint-Martin, le temps a manqué d’audace tandis qu’au théâtre municipal, on rabâche les drames de M. Alexandre Dumas, le héros de Villers-Cotterêts. L’oisiveté à nouveau pousse Jules hors de lui-même. Il maudit son univers et aussi de s’être fait prendre au piège de l’amour familial. Tout l’étouffe, père, mère, pluies et piquette du pays. Seuls le réjouissent les articles qu’il écrit pour le journal paternel, des articles à propos de tout et de rien mais qui terrorisent les pères de famille honorables.
Comme si le temps rejouait un air connu, le dernier Husson est montré du doigt : ce jeune homme ne respecte pas le bon usage, il est venu se cacher à Laon parce qu’il a commis quelque crime ignoble à Paris. C’est dit. Sa vie n’est plus ici. Mais il s’en souviendra : deux années de cloître lui ont donné le pouvoir d’écrire tant bien que mal et une connaissance rare de la vie de province dans ses détails truculents. Un jour de juillet 1843, une troupe de comédiens passe par Laon et fait un bide. C’est suffisant pour Jules Husson  qui grimpe dans la carriole de ces tréteaux errants à destination de Paris. Dès 1844, il se lance dans la vie littéraire.

Sous le pseudonyme de Jules Fleury, Husson s’installe à Paris dans les combles de l’hôtel de Chimay. La vie de bohème sera son quotidien d’autant qu’il retrouve Henri Murger. En attendant la fortune, ils noirciront du papier après leurs visites chez les bouquinistes du Pont Neuf ou du Pont des Saints-Pères. Jules est devenu pigiste grâce à l’ami Murger qui l’introduit dans quelques journaux. En 1845, Champfleury fait paraître une série de nouvelles, Chien-Caillou, Pauvre Trompette et Feu Miette, dans la presse. Victor Hugo, abonné à l’Artiste, n’hésite pas un instant à crier au chef-d’œuvre après la lecture de Chien-Caillou, qui lui est dédiée. Hugo encense le littérateur et le fait savoir dans tout Paris. Journaliste, critique d'art, dramaturge, nouvelliste et romancier, il se lie d'amitié avec Gustave Flaubert, tout en s'attirant l'hostilité des frères Goncourt, dont il stigmatise le « maniérisme ». Les frères Goncourt lui reprochent alors une orthographe approximative et un « manque de style ». Ils iront jusqu'à le caricaturer dans leur roman Charles Demailly, consacré aux milieux intellectuels de leur temps. Néanmoins, Champfleury reçoit, outre le soutien de Victor Hugo, les encouragements de Baudelaire et de Courbet.

Les romans et nouvelles de Champfleury s'attachent à la description réaliste de la petite bourgeoisie et de la bohème. Courbet loue la précision réaliste de Champfleury, avant-gardiste : elle contrecarre les lois glacées du romantisme. Le réalisme prend naissance. Cofondateur de la revue Le Réalisme, Champfleury publie un manifeste en faveur de l'art vrai dans les domaines aussi bien littéraire et qu'artistique. Admirateur des frères Le Nain, ancêtres du réalisme, ainsi que de Gustave Courbet, il consacre de nombreuses études à ces peintres. Audacieux, Champfleury veut se mettre au service de la révolution de 1848. Il publie avec Baudelaire deux numéros d’une feuille éphémère, le Salut public (27 février et 1 mars), annonçant la fin de la royauté. Ces révolutionnaires réussiront, une fois les émeutes ouvrières happées par une forte réaction bourgeoise et aristocratique, à être consignés sur les listes rouges de la nouvelle police secrète du prince-président Louis-Napoléon Bonaparte. À la brasserie Andler, Champfleury se lie avec le romancier et critique d'art Louis Edmond Duranty, Corot, Daumier, Barye, Proudhon, Jules Vallès.

Conscient avec Baudelaire que l’art prédispose l’individu aux changements de société, il lance en 1856 la Gazette de Champfleury.  Elle inscrit à la une la devise suivante : « Ne craindre ni ami ni ennemi ». Au 31 de la rue de la Recouvrance, Champfleury noircit feuillet après feuillet, dix heures par jour. Parfois, avec beaucoup de bonheur d’écriture, il travaille à une pantomime qu’il donne au Théâtre des Funambules. Il est aussi un grand amateur de pantomime, dont il écrit plusieurs pour Paul Legrand et son rival Charles Deburau. Ses articles de presse portent la marque de son admiration pour Balzac. Tout en poursuivant sa carrière d'homme de lettres, Champfleury se spécialise dans l'art de la faïence et apparaît bientôt comme une autorité en la matière. À l’âge de 46 ans, il épouse Marie Pierret, filleule du peintre Eugène Delacroix. Au 20 rue de Bruxelles, l’appartement du couple Husson dissimule un trésor onéreux : la chambre des faïences. En 1872, Champfleury est nommé par la République conservateur du musée de Sèvres, avant de devenir administrateur de la Manufacture nationale de Sèvres, poste qu'il occupera jusqu'à sa mort, dix-sept ans plus tard. Lui-même grand collectionneur, il ironise sur sa propre manie dans un roman autobiographique publié en 1877, Le Violon de faïence.

Toutefois, son plus grand succès littéraire reste Les Chats : histoire, mœurs, observations,anecdotes, publié par l'éditeur J. Rothschild en 1869 et illustré entre autres par des dessins de Delacroix, Viollet-le-Duc, Mérimée - dont l'anecdote dit qu'il aimait "crayonner" les chats familiers de son ami l'architecte niortais Pierre-Théophile Segretain (1798-1864) - Manet et Hokusai. Cet ouvrage a connu un triomphe immédiat et est devenu un classique. En 1889, c’est l’Exposition universelle  au Trocadéro et au Champ de Mars : en demandant au conservateur de la Manufacture 800 objets à exposer dans le pavillon de France, l’État offre au Laonnois l’occasion de démontrer en public ses conceptions nouvelles d’une muséologie active. Ayant relevé le défi, mais perdu presque toute sa famille, ses amis et ses maîtres, Champfleury meurt le 6 décembre 1889 à Sèvres.

Champfleury a été peint par Courbet, photographié par Nadar et a fait l'objet de nombreuses caricatures. Deux ans après sa mort, l'expert parisien Charavay établit le "Catalogue des autographes composant la collection Champfleury" (1891).
                              
Frédéric PRINGARBE
 
Pour en savoir plus :

Yves-Marie LUCOT : Husson dit Champfleury, Creil, Dumerchez, 1990, 59 pages. Bibliothèque Saint-Corneille, section Cellier, LOC Broch P 128