Bandeau inférieur

Un livre, une histoire : numéro de juillet 2017

Cadre

Zoom

L'Hôtel-Dieu Saint-Nicolas

Aujourd’hui encore, au cœur de Compiègne, au terme de la rue Jeanne d’Arc, l’hôtel-Dieu Saint-Nicolas demeure un important lieu d’expositions et d’événements culturels, emblématique de notre ville. Au XIIe siècle, l'hôtel-Dieu Saint-Nicolas de Compiègne s'implante au bord de l'Oise, au débouché du pont permettant le franchissement de la rivière, à proximité du château royal dont subsiste l'énorme donjon. Il aurait succédé à une première fondation de l’abbaye Saint-Corneille, probablement par Saint Éloi lui-même (588-659), fondation attestée par une charte de Charles le Simple (900). Les manuscrits de Dom Grenier nous apprennent que l’Hôtel-Dieu fut fondé peu de temps après le monastère Saint-Corneille : les chanoines ont en effet reçu des fonds de Charles le Chauve (850) tant pour l’entretien de 100 clercs que pour la nourriture des pauvres de l’hospice.

Cet établissement charitable reçut de saint Louis de riches dotations et de multiples faveurs ; il fut reconstruit et agrandi par ce souverain : Louis Rendu, dans ses Éphémérides de Compiègne, indique que la première pierre de celui-ci fut posée le 21 septembre 1257. Cent trente-quatre pauvres et malades avaient chaud, dormaient dans un lit individuel, étaient nourris et consolés. En 1259, après ces travaux, Saint Louis et son gendre, le roi Thibaut, y transporta lui-même le premier malade, enveloppé dans un drap de soie ; ses deux fils aînés portèrent le second, imités ensuite par les barons présents à cette cérémonie.

Louis IX veillait à la richesse et au confort matériel de Saint-Nicolas mais il voulait, au surplus, lui procurer une administration intérieure et plus disciplinée. Il décida donc de faire venir les Trinitaires, ou frères de la Trinité, pour la rédemption des captifs, appelés aussi Mathurins : il aimait particulièrement cet ordre qui lui avait rendu de grands services pendant la croisade de 1248 à 1254. Forts de ce soutien royal, approuvés par le pape, les Trinitaires prirent possession de l’hôpital sans l’autorisation préalable de l’abbé de Saint-Corneille, ce qui provoqua un long conflit s’achevant en 1303, par leur expulsion.

Un tableau de Dupuy de la Roche, daté de 1849 et conservé dans l'ancienne salle capitulaire, représente cet épisode fameux de la légendaire charité du saint roi. Une autre toile de même sujet exposée au Salon de 1846 par l’allemand E. Ihlée, est actuellement conservée au musée de Mayence. Cet hôpital était desservi par des religieux et les sœurs de Saint-Augustin y demeurent jusqu'à la Révolution, puis sont remplacées par des sœurs de la Charité. Depuis sa réunion à l’Hôpital général, en 1894, les grandes salles de l’ancien Hôtel-Dieu ont été aménagées en salles de réception ou d’exposition et ornées des étendards des corporations, créés lors des fêtes de Jeanne d'Arc de 1930-1935.

Ouvrant sur la rue Jeanne d’Arc par une imposante façade gothique à pignon, les grandes salles de l’ancien hôtel-Dieu présentent encore 35 des bannières qui firent les beaux jours de ces fêtes fameuses de 1930 et 1935. La ville entière concourut à leur réussite et offrit à des dizaines de milliers de visiteurs un splendide cortège de trois cents cavaliers et mille huit cents figurants costumés. Chaque corps de métier était représenté par une bannière, un bâton de procession, voire une statue de son saint patron, réel ou inventé pour la circonstance. En effet, il ne s’agissait pas de véritables corporations médiévales mais des métiers du temps, huissiers compris… On ne saurait naturellement décrire toutes ces bannières mais la plupart, d’un style parfois proche de l’ « Art Déco », sont assez savoureuses dans le rapprochement des saints et des métiers, symbolisés par leurs outils caractéristiques. Certains sont traditionnels, tel saint Luc patron des peintres, d’autres plus étonnants, saint Barthélemy, patron des fourreurs ou même Jeanne d’Arc et ses voix, patronnant la T.S.F… Les tapisseries qui ornent le reste des murs sont des copies modernes de qualité.

La salle capitulaire garde ses boiseries et la chapelle Saint-Nicolas un magnifique retable sculpté en bois de chêne, resté anonyme; il est orné d’une peinture de Nicolas Chaperon, datée de 1639. Ce chef-d’œuvre d’art baroque, est dû à la générosité de Marie de Médicis et de la famille Legras. Dès l'origine existait en ces lieux une chapelle. Elle fut entièrement reconstruite et ornée dans le premiers tiers du XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIII. Sauvée de la démolition lors de la suppression de l'hôtel-Dieu grâce à l'intervention de la Société historique de Compiègne, elle appartient aujourd'hui, comme l'ensemble des bâtiments, à la Ville de Compiègne. Elle ouvre sur la rue Saint-Nicolas par une porte en chêne d'époque Louis XIII, restaurée il y a une trentaine d’années par la Sauvegarde de Compiègne. Son principal ornement reste l'admirable retable monumental en bois sculpté des années 1630-1640, typique du baroque français si répandu alors dans les églises parisiennes. Il porte le monogramme de Louise Legras, prieure de 1627 à 1645, et des membres de sa famille, tel son frère Simon, abbé de Saint-Corneille et évêque de Soissons ; on voyait même, dit-on, jusqu'en 1892, les armes de la reine Marie de Médicis qui aurait favorisé son érection dans la chapelle. A trois étages, il abrite plusieurs statues : Dieu le Père au sommet, tend les bras vers la Vierge montant au ciel entourée d'anges, au niveau inférieur se reconnaissent de gauche à droite, saint Louis portant la couronne d'épines, saint Nicolas, saint Augustin et sainte Marie-Madeleine.

Sur l'autel, repose un splendide tabernacle en bois doré, récemment restauré, contemporain du retable. Toutes les parties de ce meuble précieux sont très finement sculptés, relevés de subtiles dorures aux fonds diversement travaillés. On reconnaît, au centre, l'image du Christ mort soutenu par un ange, sur les côtés, l'Annonciation et l'Adoration de l'Enfant. Les niches abritent plusieurs effigies de saints qui ont perdu hélas leurs attributs mais on reconnaît au moins saint Jean-Baptiste, sinon saint Pierre et saint Paul. Des anges volants surmontent l'ensemble d'un style baroque de la plus haute qualité. Comme pour le retable lui-même, nul doute que les Legras n'aient mis à contribution les meilleurs artistes du Paris de Louis XIII.

Au centre du retable, une Présentation de la Vierge au Temple est due au pinceau de Nicolas Chaperon, élève de Simon Vouet, alors âgé de 27 ans, et datée 1639. Cette toile est construite sur une grande diagonale qui sépare les spectateurs des personnages saints et lie en même temps le monde terrestre des participants au monde céleste. L'épisode qu'il décrit est emprunté à un évangile dit apocryphe, c'est-à-dire abusivement attribué à l'apôtre Jacques, relatant comment la Vierge aurait été conduite au Temple de Jérusalem par ses parents, Joachim et Anne, pour être consacrée à Dieu. Accueillie par le grand prêtre, Zacharie, qui sera son tuteur, elle aurait vécu douze ans dans le Saint des Saints. Une eau-forte d'Henri Picquot, de 1640, a permis la diffusion de cette composition. Ainsi, un deuxième état de cette estampe a-t-il été copié par Jean Séjourné, maître peintre à Provins, entre 1660 et 1663, pour le maître-autel de l'église Saint-Georges de Chalautre-la-Grande.

A gauche du retable, la boiserie qui court le long du mur abrite une très belle Déploration du Christ mort au pied de la Croix, due au pinceau d'un autre élève de Simon Vouet, qui n'a pu encore être identifié. Au-dessus de la tribune, un grand tableau montre La Charité par Charles Landelle, œuvre commandée au peintre par Antoine Vivenel en 1843 et provisoirement déposée par le musée Antoine Vivenel.

FREDERIC PRINGARBE

Pour en savoir plus : Docteur Ozanne: L’Hôpital Saint-Nicolas-du-Pont de Compiègne, Compiègne, Imprimerie du Progrès de l’Oise, 1933, 89 p.

Bibliothèque Saint-Corneille, section Cellier, LOC M 724