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Un livre, une histoire : numéro de janvier 2013

Cadre

Arme – Au nid, Harmonie, charades et calembours à la cour impériale

Qui a dit que l’on s’ennuyait à la cour impériale ? Il est vrai que l’empereur pense d’abord à organiser une vie familiale aux traits simples et que son sens de l’économie l’emporte souvent sur celui des dépenses. Sa cour est à l’image de la France industrielle et bourgeoise que l’on voit émerger, et tandis que Victor Hugo passe le temps comme il peut en exil, que Baudelaire et Flaubert doivent défendre leurs œuvres en justice, c’est l’heure du triomphe de la charade et du jeu de mot. Pas toujours pour le meilleur.


Le 15 décembre 1863, la cour est à Compiègne et s’apprête à passer les fêtes de fin d’année. La situation est plutôt bonne, à l’extérieur comme à l’intérieur : les grands projets de l’empereur au Mexique sont sur le point de se concrétiser et l’on a même trouvé le candidat idéal à l’aventure, un archiduc autrichien qui s’ennuie au fond de son château en Dalmatie, et à qui l’on a délégué quelques émissaires rusés et courtois pour le convaincre de dire oui. A l’intérieur, les choses se passent également plutôt bien, avec une économie en plein développement, des voies de chemin de fer qui s’étendent, des villes qui changent d’aspect et une police qui veille. L’Empire autoritaire perd peu à peu de sa raison d’être. En matière littéraire, Flaubert a fait paraître avec succès sa Salammbô, tandis que toute une génération de futurs grands écrivains (Maupassant, Villiers de l’Isle-Adam) attend son heure. Surtout, M. Manet a fait un beau scandale en présentant son Olympia au Salon des Refusés. La polémique s’est étendue aux journaux et l’on s’est bien écharpé à son propos.
Il n’est pas question de scandale ce 15 décembre 1863, car l’on est en bonne compagnie, et la pièce proposée à la cour, pour la cour, et jouée par la cour (le Prince impérial a lui-même été retenu au casting, le contraire aurait été étonnant, et la princesse de Caraman, au piano, assure l’ambiance musicale), a été écrite par François Ponsard, alias le roi du bon sens, selon ses détracteurs. Barbey d’Aurevilly, qui l’a sévèrement étrillé dans son féroce pamphlet intitulé Les Quarante médaillons de l’Académie française, paru la même année, s’exclame à son propos : « Oh ! lui, lui, il est à sa place à l’Académie ! ». Homme d’un succès relatif (la pièce Lucrèce, écrite en réaction aux drames romantiques), sans cesse à la recherche du sujet qui lui apportera la consécration définitive, Ponsard apparaît endimanché dans un bel habit bleu barbeau, ce qui le fait ressembler, d’après Barbey, à un paysan du Danube. Il a troussé pour l’occasion une petite pièce sans prétention, aux vers lisses, dont le titre ne doit pas encore être révélé : c’est en effet au public de le deviner, car cette petite pièce est une charade dont la logique (si l’on ose dire) a été poussée jusqu’au bout.
Premier tableau : un chevalier arme un néophyte à grand renfort de vers qui rappellent les grandes heures du style troubadour. Le néophyte s’exclame qu’il va occire tous les félons, et on le croit volontiers, d’autant que la mise en scène est de Viollet-le-Duc, expert en reconstructions médiévales, et courtisan à ses heures.
Deuxième tableau : une nymphe chasse l’Amour au nid ; le rôle de l’Amour est tenu par le jeune Prince impérial, bientôt neuf ans, et l’auteur lui fait prétendre qu’il est l’Amour nouveau, celui qui ne blesse pas et qui réconcilie. Son père est le « maître de la foudre », mais pour l’heure, « il dort, terrible et calme ». Ponsard fait-il allusion au climat politique qui tend vers l’endormissement ? Quoi qu’il en soit, Arme + Au nid = Harmonie et gare à ceux qui ne rient pas.
Troisième tableau : chœur général autour de la muse qui a chanté les louanges de la famille Bonaparte. La princesse de Caraman donne le meilleur d’elle-même au piano, M. de Nieuwerkerke, l’intendant des beaux-arts de la Maison impériale fait entendre sa belle voix de basse.
Il est des charades qu’on n’oublie pas : à la même époque, Jacques Offenbach caricature dans La Belle Hélène, les rois de la Grèce antique très occupés à résoudre des énigmes compliquées. Bien entendu, l’allusion faite à la cour impériale ne passe pas inaperçue et enchante le public. Quant à la pièce de François Ponsard, on peut aujourd’hui en consulter un très bel exemplaire à la Bibliothèque de Compiègne (cote Res LOC 4°3) : reliure de maroquin rouge et double fil d’or, ce très bel ouvrage a été imprimé par l’Imprimerie impériale et relié par Hardy-Mennil, l’un des meilleurs relieurs de son temps.

Vincent Haegele

Pour en savoir plus :
YON (Jean-Claude), Le Second Empire, politique, société, culture, Paris, A. Colin, 2004. Cote 944.07 YON (Saint-Corneille).