Bandeau inférieur

Un livre, une histoire : numéro de janvier 2015

Cadre

Zoom

L’Abbaye de Royallieu, du prieuré royal à l’écrin vert des promeneurs

L'abbaye de Royallieu est une ancienne abbaye bénédictine très bien connue des Compiégnois. Cet édifice fait l’objet d’inscriptions au titre des monuments historiques depuis les 16 décembre 1947 et 22 août 1949. Anciennement appelé Beaulieu puis La Neuville, cet écart de Compiègne est choisi comme résidence et gratifié d’une charte de franchise en 1153, par la reine Adélaïde, veuve du roi Louis VI. Baptisé Royallieu sous Philippe le Bel (1284-1314), il devient en effet la résidence royale jusqu’à ce que Charles V (1364-1380) ait choisi l’emplacement du château actuel, à l’abri des remparts. Le choix de ce site est décidé en 1374 et ce nouveau château royal est achevé pour son gros œuvre en 1378.

A la demande de son aumônier, Jean des Granges, Philippe le Bel fonde en 1303 un prieuré contigu à sa maison de La Neuville-aux-Bois. Un morceau de la Vraie Croix y est porté de la Sainte-Chapelle et le roi appelle des religieux de Sainte-Catherine, pour en être les chapelains. Dès 1304, le couvent est agrandi et le nombre des frères est porté à vingt. Enfin, les dispositions prises ayant encore paru insuffisantes, de nouvelles lettres de fondation, données en août 1308, achèvent de combler ce monastère, dont Jean des Granges est le premier prieur. Désormais dédié à Saint-Louis, cet établissement religieux se situera donc à Royallieu : les frères desserviront la chapelle royale tant en ce lieu qu’à Choisy, Compiègne et Vieux-Moulin, leurs biens sont accrus. En 1314, à la mort de l’aumônier, son successeur est choisi parmi les frères de Royallieu, signe éminent de la faveur royale.

L’installation de ce nouvel établissement ayant été un peu rapide, ses débuts s’en ressentent. Royallieu, situé sur la paroisse Saint-Germain, se trouve aussitôt en conflit avec l’abbaye suzeraine de Saint-Corneille. L’abbé Gasse d’Estrées reproche aux frères d’avoir fondé leur monastère sans la permission de l’évêque, d’empiéter sur les droits financiers de l’abbaye et, surtout, il fulmine parce que Jean des Granges s’est permis de sortir, revêtu de ses insignes pontificaux, pour bénir la foule et se poser en rival. Ces trois plaintes sont très vite réglées : les deux premières sont sans objet car des lettres de 1311 montrent l’accord de l’abbé de Saint-Corneille et de l’évêque de Soissons avec Philippe le Bel. La médiation d’un cardinal est demandée pour résoudre la troisième plainte et rétablir l’harmonie.

Cette sérénité retrouvée est troublée par l’incendie qui dévaste Royallieu en 1334 : ce sinistre détruit l’établissement et ses archives sont réduites en cendres avec toutes les chartes de donation des rois, les titres de propriété et les contrats privés. Le roi Philippe VI vient alors au secours de ses chapelains et reconstruit leur couvent, dont il devient ainsi le second fondateur. Toutefois, la perte du chartrier reste grave : en effet, si les chartes royales peuvent être facilement retrouvées à la chancellerie, la reconstitution des autres est difficile. En 1358, le prieur signe le Cartulaire, fruit d’une longue reconstitution, menée à bien grâce à sa très grande persévérance. Est-ce à cette réunion des archives en un léger volume que nous devons leur conservation à travers la guerre de cent ans ?

Les moines, fuyant les armées ennemies, ont-ils emporté avec eux leur Cartulaire dans Compiègne ou la modération, plus ou moins fortuite des Bourguignons, a-t-elle représenté pour ce document une planche de salut ? En 1430, pendant que la maison royale s’effondre définitivement dans les flammes, le prieuré reste debout ; toutefois, la disparition de son puissant voisin ne laisse plus au monastère qu’une vie languissante. Visiblement, le prieuré décline : dès 1444, il ne compte plus que quatre moines. Cependant, le culte célébré par les religieux se maintient tant bien que mal : si la chapelle de Choisy a été rasée par le duc de Bourgogne en même temps que le palais et ses murailles, si celle de Vieux-Moulin devient alors pour nous un mystère, il est vrai que, sous la Ligue, les religieux disent la messe deux fois par semaine dans la chapelle de Saint-Louis, placée en haut de la porte du Pont. C’est l’antique chapelle royale. Ainsi, malgré leur situation plus modeste et quelque peu oubliée, les frères sont encore près trois cent ans plus tard les chapelains du roi.
Ce titre ne préserve pas leur vertu de s’écarter de celle que l’on pouvait exiger d’un moine de ce temps. Louis XIII vise l’idéal pour le prieuré : le Roi, sidéré par tant de relâchement et de scandale, nomme le cardinal de La Rochefoucauld abbé de Sainte-Geneviève avec mission d’entreprendre une réforme générale.

Le seul moyen d’avoir une action sur des maisons éparses est de grouper les principales avec leur consentement et de joindre ensuite de moins importantes  à ce premier noyau. C’est ainsi qu’est fondée la Congrégation de France ou de Sainte-Geneviève, par ordonnance définitive du 23 décembre 1624. Parmi les adhésions qui affluent aussitôt, celle de Royallieu est acceptée avec empressement et elle est enregistrée dans la semaine, comme celle d’Essommes, son abbaye sœur. Cependant, un évènement imprévu vient momentanément interrompre l’envoi au prieuré d’autres moines de la Congrégation.

Les bénédictines de Saint-Jean-aux-Bois, perdues au fond de la forêt, livrées sans protection aux embuscades des brigands et aux attaques des gens de guerre, ont d’abord demandé à l’évêque de Soissons et à la municipalité de Compiègne la permission de s’établir dans cette ville. Entre temps, elles ont pu négocier avec René Le Clerc, évêque de Glandèves, prieur commendataire de Royallieu, l’échange des deux monastères. L’accord est conclu le 25 mars 1634 et l’acte est agréé par l’évêque de Soissons au mois de Juin de la même année. Les religieuses s’installent aussitôt à Royallieu.
Pourtant, tous les intéressés n’ont pas été consultés. Depuis Philippe le Bel, et par son ordre, les moines sont tenus d’apporter en procession la relique de la Vraie Croix au château de Compiègne pour la présenter chaque Vendredi-Saint à la vénération des fidèles. Les échevins l’accompagnent en grand costume. Va-t-on supprimer cette tradition et permettre aux religieux d’emporter la Croix ? Le conseil de la ville obtient sur ce point gain de cause ; mais son mécontentement ne connaît plus de bornes quand, en 1649, les moines de la Congrégation pénètrent réellement à Saint-Jean. Les incertitudes d’une installation nouvelle amènent entre le couvent et la ville des discussions orageuses et nombreuses et, dans une supplique au parlement, les conseillers vont jusqu’à traiter de déserteur le prieur Briolet, qui a accueilli les religieux de Sainte-Geneviève.

Les religieuses de Royallieu conservent donc le fragment de la Vraie Croix qui faisait la fortune du couvent et apportent les reliques de sainte Euphrosine, une vierge égyptienne du cinquième siècle ; ce sont elles qui entreprennent une campagne de restauration de l’église et des bâtiments, qui ont survécu à la tourmente révolutionnaire. Cinq abbesses, de famille aristocratique, s’y succèdent. La dernière, Madame de Soulanges, venait de l’abbaye de Fontevrault : elle était familière de Mesdames, filles de Louis XV, en particulier de Madame Louise, la future carmélite. En octobre 1792, la communauté des religieuses est dispersée et l'abbaye, transformée en hôpital militaire. Les pierres tombales et quelques meubles de l'abbaye ont été transférés dans l'église paroissiale de Saint-Germain à Compiègne, dès 1793.

A la veille de 1914, le baron Étienne Balsan est propriétaire d’écuries de courses ainsi que du château, reconstruit sur les ruines de l’abbaye : il accueille au château de Bayser la jeune Gabrielle Chanel et contribue à son succès. Le baron agrandit l’édifice en 1920. En subsistent le portail d’entrée, une partie du logis abbatial et la ferme voisine avec son grand pigeonnier. Acquise par la ville en 1976, la défunte abbaye a pour écrin le vaste parc de Bayser, du nom de ses derniers propriétaires : ce parc d’environ deux hectares est un charmant cadre pour les promenades de tous les Compiégnois et des promeneurs. Non loin de là, une simple chapelle de style roman, inaugurée le 8 mai 1890, rappelle le passé de cette abbaye, chère à Gabrielle Chanel.


Frédéric PRINGARBE
 
Pour en savoir plus :

Paul Guynemer : Cartulaire de Royallieu, Compiègne, Imprimerie du Progrès de l’Oise, 1911, 50 pages.        Bibliothèque Saint-Corneille, section Cellier, LOC G 690 (ou MOU 153 et document numérisé)
Arthur Bazin : Les Abbesses du Prieuré de Saint-Louis de Royallieu, Compiègne, Poutrel et Levéziel, 1898, 54 pages. Bibliothèque Saint-Corneille, section Cellier, MOU 2466