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Un livre, une histoire : numéro de février 2013

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Les Mille et une nuits comme si vous y étiez : les Français découvrent l’Arabie heureuse


La notion d’exotisme n’existe pas encore, mais les Français qui vivent sous le règne de Louis XIV ne cessent de réclamer des récits et des voyages par-delà les mers. Antoine Galland, qui vient de traduire pour la première fois Les Mille et une nuits est ainsi tiré de son lit en pleine nuit par une troupe d’étudiants qui viennent non pour l’estourbir, mais…  pour se faire conter des histoires. Bon prince, il s’exécute. Il est cependant d’autres récits, bien moins fantaisistes, qui viennent nourrir l’imaginaire de nos lecteurs-voyageurs : en 1708, quelques courageux commerçants ont décidé de reconnaître la mythique Arabie heureuse.


Il faut imaginer une carte du monde truffée de blancs et d’interrogations : la majeure partie de l’Afrique, l’intérieur de la Chine, la Polynésie, les confins glacés du Nord ont été à peine cartographiés et reconnus. Il faudra plus d’un siècle et demi encore pour obtenir un aperçu correct de la planète, et encore… La géographie est de ce fait autant le fruit de l’observation, de la déduction, voire de l’imagination en cette époque. L’auteur du Voyage de l’Arabie heureuse exprime lui-même ses doutes et ses craintes avant de produire une carte : « Il seroit à la vérité facile de réduire à ce dessin-là, ce que nous avons déjà sur toute l’Arabie en général, mais ce seroit multiplier les erreurs, au lieu de les corriger, car les voyageurs n’ont pas encore assez parcouru l’intérieur de ce grand pays, pour pouvoir en tracer une description parfaite ». A vrai dire, les voyageurs les plus courageux se contentent de suivre les côtes et de descendre dans les ports connus. Et si l’on ne parle pas encore de « terroristes » ou de « prises d’otage », les pirates et les brigands sont assez nombreux, sur mer et sur terre pour rendre le périple suffisamment dangereux. Aussi, c’est à bord de deux vaisseaux armés pour la course, Le Curieux et Le Diligent, portant cinquante pièces de canon chacun, que les négociants et explorateurs embarquent à Brest. On n’est jamais trop prudent.
Alors, qu’est-ce que cette Arabia Felix, l’Arabie heureuse, dont on nous parle ici ? La contrée, dont la poésie du nom remonte aux Grecs et aux Romains, se situe quelque part entre les lieux saints de l’Islam et l’Océan indien, établit le point de passage entre l’Orient et l’Afrique, les deux continents n’étant séparés à cet endroit que par le mince détroit de la Mer rouge. Aujourd’hui, l’Arabie heureuse constitue une part importante du Yémen, dont la capitale, Sanaa, est désignée comme l’une des principales villes de la province dans le récit arrangé et publié en 1716 à Amsterdam, chez Steenhouwer et Uytwerf.
Détail d’importance, le récit n’a pas été écrit par l’un des voyageurs, mais retravaillé par un orientaliste de renom M. de La Roque… qui n’aura donc jamais mis les pieds au Yémen ou ailleurs, mais dont la science est suffisante pour ordonner, expliquer et décrire ce que les marchands français, commandés par le capitaine de Merveille (un nom prédestiné pour aller découvrir une contrée lointaine à la réputation fabuleuse) rapportent dans leurs carnets de voyage. Le tout est arrangé en  cinq lettres supposées adressées au puissant comte de Pontchartrain, secrétaire d’État de Louis XIV et ardent défenseur du développement du commerce international. Mais il faut croire que déjà l’esprit encyclopédiste pointe son nez à l’horizon car il apparaît très vite que les seules lettres des commerçants ne suffisent point à donner un aperçu complet de la situation et de la géographie de l’Arabie heureuse. La Roque ajoute donc plusieurs pièces supplémentaires à son ouvrage, et notamment l’un des premiers mémoires connus et publiés sur le café et son usage.
Car le voyage de nos marchands français n’est pas effectué dans le seul but de la découverte : c’est à Moka qu’ils passent le plus clair de leur temps, Moka qui n’est autre que la principale plaque tournante du commerce du café dans le monde. La boisson est en plein essor : elle concurrence désormais le thé et le chocolat et l’on vante ses qualités. Mais il est évident que sa diffusion n’a pas été sans peine : en 1679, la faculté de Médecine d’Aix a violemment condamné son usage, en assurant que la boisson en question affaiblit le cerveau. Il n’en reste pas moins que l’exotisme du café convainc aisément les Parisiens en mal de nouveauté et dès les années 1670, les premières maisons de café ouvrent dans la capitale. Bientôt, on peut même en consommer chez soi : un « petit boiteux », répondant au surnom de « Le Candiot » (Le Crétois) parcourt les rues de Paris en criant « Du café ! ». On peut se faire monter un gobelet chez soi après l’avoir hélé: les délices de l’Orient entrent ainsi par la fenêtre des Parisiens. Antoine Galland, le traducteur des Mille et une nuits, travaille sur la question.
Il est évident que nos voyageurs, en s’arrêtant à Moka, ont bien compris le potentiel commercial qu’il y a à développer ; la mode est devenue un usage. Aussi signent-ils avec le gouverneur de Moka un premier traité de commerce. Bon prince, celui-ci consent une ristourne sur les droits de douane, abaissés à 3% seulement et de protéger les marins et commerçants se réclamant du pavillon de « l’empire françois ». Pour célébrer ces liens tous neufs avec un pays inconnu, les Français diligentent à la cour du roi du Yémen un chirurgien et un barbier pour soigner le malheureux souverain d’un abcès purulent à l’oreille.
Quelques coups de lancette, des échanges de cadeaux, et le bourgeois de Paris pourra désormais être sûr de goûter sa tasse de café quotidienne…

Vincent Haegele
 
J. de La Roque, Voyage de l’Arabie heureuse par les Français, Amsterdam, 1716. Rés. Précieuse : 4° XVIII 116.

Pour en savoir plus :

MARECHAUX (Pascal et Maria), Yémen : ciel et terre, Paris, Hazan, 2003. Cote 915.33 MAR (Bibliothèque Jacques Mourichon).