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Un livre, une histoire : numéro de décembre 2014

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Les derniers jours de Fouquier-Tinville

Lorsque l’on évoque le funeste destin des Carmélites de Compiègne, surgit la personnalité redoutable de Fouquier-Tinville, l’accusateur public du Tribunal Révolutionnaire. Le journaliste picard Yves-Marie Lucot présente  sous un jour différent celui qui ne fut pas un magistrat indépendant mais courba l’échine devant les exigences de Robespierre par peur de l’échafaud. Il montre comment Barras a manœuvré pour convaincre le peuple qu’il fallait se débarrasser d’un ancien acteur impitoyable de la Terreur. Le peuple, selon Barras et ses affidés, doit huer des coupables absolus, s’en repaître, perdre son temps à réclamer des têtes et croire ainsi à sa libération par des héros généreux.

Antoine Fouquier de Tinville naît en 1746 à Hérouël, près de Saint-Quentin (Aisne). Il est le second d'une fratrie de cinq enfants. Son père, Elie Fouquier de Tinville, cultivateur et seigneur d'Hérouël, lui attribue le nom de la terre de Tinville, tandis que celui d'Hérouël échoit à son frère ainé. Grâce à l'intervention de son oncle maternel, l'abbé de la Motte, il entre au collège de Noyon où il étudie durant six ans. Puis, sous la pression paternelle qui voit d'un meilleur œil une carrière dans la magistrature que dans les ordres, il entre comme clerc-apprenti chez Maître Cornillier, procureur du roi au Châtelet, à Paris, puis en 1769 chez Maître Berthereau, aussi procureur. Besogneux, acharné au travail et très consciencieux, il se fait si bien remarquer de son patron qu'il devient premier-clerc, puis grâce à l'aide de sa famille et d'un emprunt, il peut racheter à Maître Cornillier sa charge lorsque ce dernier se retire en 1774. Il épouse en 1775, sa cousine germaine, Dorothée Saugnier, fille d’un orfèvre de Péronne. Par son mariage, il possède l’argent nécessaire à l’achat d’une charge de procureur du Roi au Châtelet. Astucieux procédurier, il se fit remarquer par son professionnalisme froid et quelques petits livres chantant les mérites du Roi. Cependant, dans l'atmosphère affairiste de l'époque, le magistrat semble ne pas avoir pu s'empêcher de se mêler d'entreprises hasardeuses, et il doit vendre sa charge, en 1783, pour rembourser ses dettes. En outre, Dorothée, son épouse, épuisée par les maternités, meurt en 1782. Il élève alors seul son fils et ses trois filles en leur dissimulant son noir chagrin. Il vend sa charge, plie bagages et il part avec ses enfants et leur nourrice à Hérouël. Rapidement, des difficultés financières lui tombent sur le dos et d’autant plus que sa famille ne l’aide que très peu et avec réticence. Pourtant, à Saint-Quentin, il s’introduit dans quelques salons où il rencontre Henriette d’Aucourt : la jeune Henriette est la fille d’une des grandes familles de planteurs esclavagistes de Saint-Domingue. Amoureuse, cette jeune femme devient le mentor de Fouquier, lui insufflant la hargne de gagner des sommets. Il obtient un emploi dans les bureaux de la police du roi et, en 1789, devient commissaire de son quartier.

La Révolution française allait permettre à Fouquier-Tinville de donner toute sa mesure. Il émerge de l'anonymat lorsqu'il obtient un poste de commissaire à la section dite de "Saint-Merry", dans le quartier qu'il habite avec sa famille. C'est de là qu'il reprendra pied dans la carrière de la magistrature, peu à peu. Jusqu’en 1792, Fouquier entretient une correspondance assidue avec son lointain cousin, Camille Desmoulins. Brusquement, au soir du 10 août 1792, celui-ci est chargé du Secrétariat Général du ministère de la justice, dirigé par Danton. Avec l'appui de son cousin, il obtient d'être désigné directeur d'un des jurys d'accusation du tribunal extraordinaire du 17 août 1792, créé pour juger les royalistes arrêtés lors de la journée du 10 Août 1792. Après la suppression de ce tribunal, le 29 novembre 1792, il devient substitut de l'accusateur public du tribunal criminel de la Seine. Le 12 mars 1793, il est nommé juge au tribunal de Saint-Quentin mais il s'abstient de prendre son poste immédiatement. En mars 1793, le Tribunal criminel extraordinaire est supprimé : il est remplacé par le Tribunal révolutionnaire à partir du 8 brumaire an II (29 octobre 1793). En sa séance du 13 mars, la Convention procède à l'élection des membres de ce tribunal. Louis-Joseph Faure est élu accusateur public, par 180 voix sur 377 votants. Sont élus substituts : Fouquier-Tinville, 163 voix, Fleuriot-Lescot, 162 voix et Donzé-Verteuil, 162 voix. Faure déclina la proposition et Fouquier-Tinville accepta la fonction. Il donne alors sa démission du poste au tribunal de Saint-Quentin.

C'est lui qui devient le moteur du tribunal, qui accueillit les juges et les jurés, qui choisit la salle, qui rédige les actes d'accusation, qui fait appliquer la loi, qui reçoit le bourreau, qui fixe le nombre de charrettes de condamnés, qui rend compte au Comité de salut public. Initialement surveillé par la commission des six, le tribunal est, dès le début de son activité, débarrassé de cette tutelle. C'est à l'accusateur public qu'échoit l'ensemble des prérogatives de faire arrêter, poursuivre et faire juger sur dénonciation des autorités ou des citoyens. Dès lors, l'accusateur public enchaîne les procès : il emmène Charlotte Corday à la guillotine en juillet 1793, la reine Marie-Antoinette et les Girondins en octobre 1793, Barnave et Madame du Barry, les Hébertistes en mars 1794, les Dantonistes en avril 1794, Élisabeth (sœur de Louis XVI), le comte de Sérilly et sa famille en mai 1794, les Carmélites de Compiègne en juillet 1794. C'est encore lui, qui après le 9 thermidor, procéda à la reconnaissance d'identité des rebelles mis hors-la-loi (Robespierre, Saint-Just, Couthon, Lebas) avant leur envoi à la guillotine.

Dès le 10 thermidor (28 juillet 1794), le Comité de salut public s'occupe du renouvellement complet du tribunal et Barère présente à la Convention une liste de juges et de jurés. En tête de la liste figure le nom de Fouquier-Tinville, avec la mention accusateur public. Ce n'est que trois jours plus tard que Fréron s'étonne de voir le nom de Fouquier-Tinville sur la liste et demande un décret d'arrestation contre lui. Carnot et Barras, nouveaux maîtres de la République, se méfient de ce fonctionnaire un peu trop zélé. Barras surtout veut écarter l’Accusateur, qui est à ce moment au courant de ses secrètes tractations d’intérêts avec le Comité de Salut Public. Prévenu de sa prochaine arrestation, Fouquier-Tinville, sûr de son bon droit et de la reconnaissance de son innocence, va se rendre de lui-même : il tombera de très haut.

Son procès est celui du Tribunal révolutionnaire. Le 8 germinal an III (28 mars 1795), Fouquier-Tinville et ses vingt-trois coaccusés comparaissent devant le tribunal révolutionnaire, réorganisé par la loi du 8 nivôse an III (28 décembre 1794). Six autres sont en fuite. Judicis est le nouvel accusateur public. Il l'accuse notamment, surtout depuis la loi du 22 prairial an II (10 juin 1794), d'avoir mis en jugement un nombre considérable de personnes qui ne s'étaient jamais connues, de les comprendre dans le même acte d'accusation, et de leur approprier le même délit ; d'avoir mis en jugement et fait exécuter certaines personnes, sans qu'il y eût contre elles aucun acte d'accusation, d'avoir fait exécuter certaines personnes sans qu'il y eût contre elles ni jugement ni condamnation ; que par suite de précipitation, il y eut substitution d'une personne à une autre, que des personnes non condamnées furent exécutées à la place de personnes condamnées ; que des jugements d'un grand nombre de personnes sont toujours en blanc et ne comportent aucun dispositif alors que ces personnes sont toutes exécutées. Du 9 germinal an III (29 mars 1795) au 12 floréal (1er mai), 419 témoins, dont 223 à décharge et 196 à charge, telle la ci-devant comtesse de Sérilly rescapée in extremis de la guillotine qui se présente son acte de décès à la main, sont entendus. Le 12 floréal, le substitut Cambon prononce son réquisitoire et pendant un jour et demi, Fouquier-Tinville présente sa défense. Il termine le 14 floréal en ces termes : « Ce n'est pas moi qui devrais être traduit ici, mais les chefs dont j'ai exécuté les ordres. Je n'ai agi qu'en vertu des lois portées par une Convention investie de tous les pouvoirs. Par l'absence de ses membres, je me trouve le chef d'une conspiration que je n'ai jamais connue. Me voilà en butte à la calomnie, à un peuple toujours avide de trouver des coupables. »

Le 15 et 16 floréal, les défenseurs de ses coaccusés s’exprimèrent. Le 17 floréal (6 mai), il est donné lecture du jugement. Fouquier-Tinville et quinze de ses coaccusés sont condamnés à mort, « convaincus de manœuvres et complots tendant à favoriser les projets liberticides des ennemis du peuple et de la République, à provoquer la dissolution de la représentation nationale, et le renversement du régime républicain et à exciter l'armement des citoyens les uns contre les autres, notamment en faisant périr sous la forme déguisée d'un jugement une foule innombrable de Français, de tout âge et de tout sexe ; en imaginant, à cet effet, des projets de conspiration dans les diverses maisons d'arrêt de Paris ; en dressant, dans ces différentes maisons des listes de proscriptions, et d'avoir agi avec de mauvaises intentions ». Maire, Harny, Deliège, Naulin, Lohier, Delaporte, Trinchard, Duplay, Brochet, Chrétien, Ganney, Tray, Guyard, Beausire et Valagnos, acquittés, furent mis en liberté le même jour. Le 18 Floréal An III (7 mai 1795), devant une foule parisienne hilare, amassée sur la place de Grève, la tête de Fouquier-Tinville roule dans la panière sur celle des quatorze jurés du Tribunal Révolutionnaire. Acteur maudit de la Révolution, Antoine Fouquier-Tinville rejoint Robespierre auquel il s’était opposé au nom du droit, bafoué par la Terreur. L’ensemble des membres du Comité de Salut Public lui avait alors répliqué qu’ils ne l’avaient pas intronisé accusateur public pour disserter sur les droits des prisonniers. Fouquier-Tinville avait cédé aux avertissements de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon : cette lâcheté lui a permis de garder la tête sur les épaules.

Frédéric PRINGARBE

Pour en savoir plus • Yves-Marie LUCOT : L’Accusateur se meurt, Creil, Dumerchez, 1989, 50 pages. Bibliothèque Saint-Corneille, section Cellier, cote LOC P Broch 122 (à consulter sur place). • Hector FLEISCHMANN : Les coulisses du tribunal révolutionnaire, Fouquier-Tinville intime, Société d’Éditions et de Publications Parisiennes (SEPP), 1909, 412 pages. Bibliothèque Jacques-Mourichon, section Magasin Jacques Mourichon : cote 8° 3951