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Un livre, une histoire : numéro d'avril 2013

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Un roman d’anticipation à la sauce Bourbon


Oublions un peu Totall Recall ou Blade Runner : ce n’est pas vraiment à ce genre de romans d’anticipation que nous faisons allusion : celui que nous présentons aujourd’hui a été écrit en 1820 mais est censé se dérouler en 1857. Le fil du scénario est simplissime comme la lune : un « octogénaire » raconte, des sanglots dans la voix, les glorieux événements qui se succédèrent à partir de la naissance de « l’enfant du miracle », le duc de Bordeaux, destiné à devenir roi sous le nom d’Henri V. Malheureusement pour son auteur, l’histoire est un peu frivole et ne s’en laisse pas si aisément conter. Ce monument de littérature royaliste ultra se laisse cependant lire encore aujourd’hui très facilement, et avec le recul, devient un petit chef-d’œuvre d’humour… parfaitement involontaire.


L’auteur des Trente premières années de la vie d’Henri V le bien-aimé peut-être peu certain de la qualité de son forfait avait préféré faire paraître son livre sous un prudent anonymat. Deux raisons prévalent sans doute à cette décision : la première est le caractère résolument polémique et outré du contenu, comme nous le verrons ; la seconde est qu’un ouvrage qui se prétend être la création d’un honnête français moyen perd en crédibilité lorsque l’on apprend que son véritable auteur travaille dans l’entourage même du gouvernement, et c’est le cas. Derrière l’émouvant « octogénaire » censé s’adresser au lecteur depuis le futur se cache Alexandre Mazas, ancien officier d’État-major et bientôt attaché au Conseil des ministres durant le règne de Charles X. Un ultra, donc, qui évolue dans l’entourage du duc d’Angoulême et futur dauphin de France. Mazas est cependant bien plus jeune qu’on le pense : né en 1797, il appartient à cette génération de jeunes romantiques, qui, par le rejet des idées révolutionnaires et l’appartenance au mouvement légitimisme, se veut tout aussi radical et révolutionnaire en soi que celle de leurs aînés jacobins, laminés par les excès de la Terreur ou leur compromission avec le régime de Napoléon. Alfred de Vigny, Alphonse de Lamartine, Victor Hugo se réclament tous, à un moment ou un autre, de cette idéologie qui mêle retour aux valeurs d’autrefois et progrès social, en évacuant parfois la foi catholique encore défendue par l’illustre Chateaubriand, qui peut faire figure de chef de file.

Ô joie ! ô triomphe ! ô mystère !
Il est né l’enfant glorieux,
L’ange que promit à la terre
Un martyr partant pour les cieux :
L’avenir voilé se révèle
Salut à la flamme nouvelle
Qui ranime l’ancien flambeau !
Honneur à ta première aurore,
Ô jeune lys qui vient d’éclore,
Tendre fleur qui sort d’un tombeau !
 
Victor Hugo, lorsqu’il écrit cette Ode pour la naissance du duc de Bordeaux est encore loin d’être l’austère républicain qu’il finira par devenir. Il couronne même son poème d’une citation empruntée aux Martyrs de Chateaubriand. Il faut dire que le jeune prince a tout pour plaire aux auteurs romantiques : son père, le duc de Berry (« un martyr partant pour les cieux » dans le poème d’Hugo), a été froidement assassiné en février 1820 par un bonapartiste fanatique alors que l’on ignore encore que sa mère, Marie-Caroline, « conçoit des espérances ». La naissance posthume du prince, le 29 septembre de la même année, est ainsi attribuée à une véritable intervention divine. Les ultras, après la mort édifiante du duc de Berry, ancien libertin repenti, qui ne reconnaît pas moins que deux enfants illégitimes au moment de son décès, tiennent là les clés d’une légende nationale qui peut faire de l’ombre à celle, montante, de Napoléon.
Le jeune Alexandre Mazas est loin d’avoir le talent de ses pairs Hugo et Lamartine, mais il a de l’imagination : il brode ainsi cette conversation qui anticipe les trente prochaines années du pays, placées sous la férule bienveillante et paternelle de la vieille dynastie. Il le fait cependant « à l’ancienne », c’est-à-dire en imaginant un dialogue, tel qu’on les construisait au cours des deux siècles précédents, sans tenter de donner à sa prose un aspect moderne. En 1857, un vieil homme entretient ses petits-enfants des événements par lui vécus depuis sa naissance en 1776 et qui résument à peu près correctement toute l’histoire du pays jusqu’à l’assassinat du duc de Berry. Ensuite, et c’est là que se trouve le plus intéressant, le texte, de banalement sentimental et larmoyant, devient un véritable et jouissif règlement de comptes.
Mazas, en digne ultra, profite de l’anticipation pour condamner durablement le plus sûr ennemi de son camp, non un républicain ou « un libéral », mais l’aimable Decazes, confident de Louis XVIII et ministre de la Police, dont la politique modérée apparaît alors comme le comble de l’horreur. Le jeu de massacre peut alors commencer : Decazes meurt en 1823, tué en duel dans une auberge par un ancien favori de la reine d’Angleterre ; l’abbé Louis, ancien ministre des Finances, est bastonné à mort par un eunuque après avoir poursuivi de sa lubricité la femme d’un pacha (toute ressemblance avec un événement réellement survenu et impliquant un autre ancien ministre des Finances etc.) ; les chefs du parti libéral, Girardin, Constant, Bignon, Lafayette (qui « ressemblait à une vieille lampe qui pue en s’éteignant ») se noient tous ensemble pendant une promenade en barque. Enfin, « les deux derniers régicides », Fouché et l’abbé Grégoire, reçoivent le châtiment qu’ils méritent, l’un en tombant dans le fourneau d’une mine de Bohème, l’autre ébouillanté dans son bain…
On l’aura compris, ce pamphlet est nettement moins niais ou bon enfant que le titre peut le laisser croire ; point intéressant, il se lit encore de nos jours très bien, tant la renommée de ses acteurs a pu perdurer au-delà des années. Leurs fins toutes plus atroces les unes que les autres achèvent de faire sombrer la lecture dans un joyeux théâtre de guignols à l’ancienne, où l’on en profite pour exprimer des vœux politiques qui semblent de nos jours étonnamment d’actualité : l’abolition des gros traitements de la fonction publique, la déchéance de Paris comme capitale centralisatrice (le roi Louis XIX transporte sa cour à Tours, à la grande joie des provinces), ou encore la diminution des pouvoirs de la police.
Quant à Mazas, il meurt en 1856, soit un an avant l’année durant laquelle son récit se déroule : l’histoire est décidément ironique.


Vincent Haegele


[A. Mazas], Les trente premières années de la vie d’Henri V le bien-aimé, roi de France et de Navarre, ci-devant duc de Bordeaux, récit fait en 1857 par un octogénaire né en 1776, Paris, J.G. Dentu, 75 p. LOC M 1350.


Pour en savoir plus :
LE NABOUR (Eric) Les Deux Restaurations, Paris, Tallandier, 1992. Cote 944.06 LEN (Bibliothèque Jacques Mourichon)