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Un livre, une histoire : numéro d'avril 2014

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Un hymne à la Méditerranée

À la demande de la famille Ladan-Bockairy, Ferdinand Bac reçoit pour mission d’aménager un espace d’une superficie de 11 hectares dans les hauts de Garavan dans les Alpes-Maritimes. Ce domaine avait appartenu au philosophe Alfred Fouillée, spécialiste de Platon. Son épouse, Augustine Guyau, disparue en 1923, avait écrit sous le pseudonyme G. Bruno, un des grands succès de librairie, « Le tour de France par deux enfants », publié pour la première fois en 1877 chez Belin et récemment réédité.

Dessinateur, illustrateur, caricaturiste de talent, écrivain habitué des salons parisiens, Ferdinand Bac (1859-1952) est une personnalité phare de la Belle Epoque. Témoin de son temps, mettant sa plume et son trait au service de la presse, familier de l’impératrice Eugénie, Ferdinand Bac est également un bâtisseur qui donne forme et âme à la matière. Homme de savoir, Bac ne se satisfait pas de simples spéculations intellectuelles. Il se fait homme d’action en devenant architecte, décorateur et concepteur de jardins.

De 1920 à 1928, pour bâtir les Colombières, Bac« édifie  par des moyens aussi inconsistants que la sensibilité son œuvre majeure ». La singularité de cet ensemble artistique, malgré son aspect totalement atypique, en fait une création d’une qualité esthétique et symbolique exceptionnelle. Sans vouloir décrypter l’ensemble du message inscrit dans la pierre et dans le végétal, il nous paraît fondamental de donner quelques clefs pour comprendre la démarche suivie par ce créateur.Dans son guide, publié en 1925 sous le titre « Les Colombières. Ses jardins et ses décors », Bac nous montre comment il a constitué une « architecture avec le seul apport d’un élément nostalgique ».

Conçu comme un tout indissociable, le domaine des Colombières se compose d’une villa et d’un parc formant une seule et même unité. Le vivant doit acquérir une beauté sculpturale et la matière doit être animée d’un souffle vital. Bac s’attache à abolir toute séparation entre le jardin et la résidence, entre le minéral et le végétal. Dans l’espoir d’escamoter les murs et de fortifier l’illusion du rêve, il développe l’art de la fresque et de la céramique. « Tromper ses sens, tromper ses yeux » tel est le mot d’ordre de Bac qui a en horreur les murs nus que les Anciens prenaient pour leur prison. Tromper certes mais pour mieux faire vivre l’illusion. « Les Colombières ne sont pas une suite d’images de fantaisie.C’est une succession de réalités, modestes dans leur dimension mais bien existantes, bâties à chaux et à sable. »
Le domaine des Colombières est l’hommage fervent à la Méditerranée rendu par un homme cultivé. C’est un temple où l’homme pourra communier avec son passé et se souvenir des lieux sacrés qu’il a fréquentés. Le rêve de Bac est de réunir ces miettes d’espace et de temps, de les matérialiser pour devenir offrande et de les déposer religieusement en un mémorial. Il rêve d’une utopie réconciliatrice fondée sur une mise en scène unificatrice. Ainsi, si l’on trouve aux Colombières des rappels toscans, mêlés à des visions vénitiennes, la Grèce attique ou l’Espagne de Philippe IV, c’est une maison qui aurait comme enseigne : Au rendez-vous des Argonautes.

C’est que le souffle hellénique a traversé toute l’Italie, que l’Orient est au fond de la Grèce et la Grèce même au fond de l’Espagne, mariée aux Maures. Aphrodite surgit de l’onde, ayant les rubans multicolores de tous ces peuples, tressés dans ses nattes. " L’objectif étant clairement affiché il convenait d’inscrire ce projet dans le paysage en traitant l’environnement qui ne pouvait être que méditerranéen et en installant en quelques points privilégiés des éléments construits qui soient autant de signes forts évoquant cette divinité qui a pour nom Méditerranée. Le parti de Bac est la juxtaposition de jardins hiérarchisés, chacun d’eux étant consacré à un thème particulier, à un personnage mythologique ou à un objet à forte charge symbolique, la Fontaine des Colombes, la Fontaine Nausicaa, l’Obélisque, le Faune Dansant, l’Esclave au Collier, l’Enfant au Papillon… Le dernier jardin, dédié à Orphée, n’est plus que « cette trinité immense, du ciel, de la mer et des arbres ». Hommage à la Méditerranée, les Colombières sont une mise en scène grandiose de la Nature.

Création de génie et d’une grande maîtrise technique, les Colombières sont l’œuvre d’un homme puisant son inspiration dans les paysages qu’il aimait intensément. Et dans une ultime confidence à sa belle visiteuse, Ferdinand Bac exprime sa mélancolie et ses regrets avec des mots qui gardent aujourd’hui toute leur valeur et toute leur puissance.
 
Frédéric PRINGARBE

Pour en savoir plus
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Ferdinand Bac : Les Colombières. Ses jardins et ses décors commentés par leur auteur avec 60 planches en couleurs, Paris, 1925, Bibliothèque Saint-Corneille, section Cellier, RES XX 4° 1 (ou RES XX 4° 2).