Cette série au féminin, pour être sombre et âpre, n’en est pas moins enthousiasmante.

En huit épisodes, Cheyenne et Lola nous plonge dans un western nordique, dans le Nord en bord de mer, entre Calais et Dunkerque, avec quelques scènes tournées au Touquet. Des paysages qui donnent immédiatement le ton de la série : réaliste et puissante.

On découvre deux héroïnes aussi opposées que possible, campées par deux épatantes interprètes qui donnent un charme profond à cette série : Cheyenne, jouée par Veerle Baetens, l’inoubliable Elise d'Alabama Monroe, et Lola, par Charlotte Le Bon. 

La première, personnage sombre mais profondément altruiste, est fraîchement sortie de prison, où elle a été incarcérée pour ne pas avoir dénoncé son mari dans une affaire de braquage. Toutefois, elle ne veut plus le voir et rêve de jours meilleurs en économisant pour partir au Brésil exercer le métier de tatoueuse. En attendant, elle vit dans une caravane installée dans les dunes et fait des ménages à bord des ferries qui relient la France à l'Angleterre et chez des particuliers, dont Dany Chapelle, un escroc qui soulage les porte-monnaie de crédules victimes.

Ce dernier est l’amant de Lola, ravissante Parisienne sans scrupules montée dans le Nord pour le rejoindre. Derrière ses airs frivoles, Lola, se révèlera bien plus intelligente qu’elle n’y paraît : à la fois lumineuse, intrépide, maligne et instruite, elle insuffle une vraie note de légèreté, d’humour et de fantaisie poétique. Toujours moulée dans des vêtements ultra-colorés qui tranchent avec le paysage terne, elle est la désinvolture même, avec une naïveté réjouissante.

Quand la femme de ce bel amant se prend les pieds dans son tapis de course devant Lola et décède « accidentellement », avec Cheyenne comme témoin bien involontaire, c’est le début d’un engrenage infernal. Craignant qu’on l’accuse de meurtre à cause de ses précédents judiciaires, elle va aider Lola à se débarrasser du corps. Ces deux femmes, que rien ne prédestinait à se rencontrer, vont être liées à jamais, d’autant que le caïd local va vite s’en mêler…

Dès lors nous sommes dans un thriller aussi culotté que palpitant, qui tient à ce suspens constant : jusqu’où devront-elles aller pour s’en sortir ?

Et à chaque pas, une catastrophe leur tombe dessus. Elles vont devoir en permanence déployer des trésors de stratégie pour se tirer d'affaire, souvent in extremis, permettant au suspense de se dilater épisode après épisode.

Certes, le scénario enchâsse les intrigues et coups du sort et déborde un peu au risque de nous perdre et de nous assommer de réalité crue : il se penche sur la situation des femmes exploitées, violentées et sur celle, désespérée, des réfugiés en transit vers l'Angleterre. Trafic de migrants, prostitution, drogue, maltraitance infantile, rien ne nous est épargné. Mais heureusement, la créatrice Virginie Brac, scénariste de la série Engrenages, qui s’est inspirée du livre-enquête de Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham (L'Olivier, 2010), a le talent de dévoiler cette misère sociale pour porter un regard acéré sur le monde d'aujourd'hui, en évitant le pathos et les clichés grâce à un rythme soutenu, des dialogues percutants et des personnages bien dessinés.

De fait, loin d’être dépressive, cette série mise sur l’énergie et la résistance. Cheyenne et Lola refusent de s’avouer vaincues et décident de ne pas rester victimes d’un destin provoqué par leurs oppresseurs. D’abord chacune de son côté va se battre, puis ensemble, avec avec leur courage et leur imagination, et aussi leur entourage : la sœur de Cheyenne, les collègues, la patronne du bar. Toute une communauté féminine se dresse à sa façon contre les injustices de la vie. Et ce qui n'était au départ qu'un simple échange de bons procédés, se transforme en amitié sincère, filmée avec sensibilité.

La mise en scène rapide et efficace d'Eshref Reybrouck (Undercover) rend fascinant ce « western moderne et social ». Elle s'attarde sur les atmosphères, les paysages, avec des gros plans saisissants et poétiques qui jouent sur le contraste entre la beauté de la ville et la rudesse des conditions de vie. Les décors de plages battues pas les vents, de ports accotés à de grands bateaux, de cours de fermes abandonnées et de bar du village aux néons incongrus sont mis à profit pour exploiter sa dimension sociale, tout en permettant l’apparition du burlesque, avec un comique de situation qui fait irruption au sein des plus tragiques circonstances. Ainsi cette scène où Lola prend un selfie sur la tombe de son lapin blanc, cette autre où elle improvise un coaching d'énergie positive sur des réfugiées cachées dans un squat sont proprement inouïes de drôlerie. On pense au cinéma belge de Felix Van Groeningen ou celui de Bouli Lanners, qui  fait surgir l’extraordinaire dans l’ordinaire. Ce ne sont pas de minces références pour cette série à l'atmosphère si singulière, dont le dénouement ne vous laissera pas indifférent.

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